Drôle de semaine qui s’achève.

 

 

 

Je ne parlerai pas aujourd’hui des réunions auxquelles j’ai participé (une bonne douzaine en six jours, dans le cadre du PS, de PRS, ou de la mairie de Montreuil). Je retiendrai toutefois l’ambiance de plomb à chaque fois ressentie, où tous les militants et cadres politiques de gauche que j’ai croisés tâchent majoritairement de raisonner lucidement et froidement, sans se laisser aller à la colère où à l’abattement… ou encore aux manifestations d’enthousiasme forcé de ceux qui veulent croire et faire croire que tout va bien et qu’il suffit de suivre la feuille de route définie avant dimanche. Les temps vont être difficiles pour la gauche...

 

 

 

Mais, au-delà des grandes analyses que nous avons passé la semaine à construire dans les cadres organisés de la vie politique, c’est en observant ma vie « civile » que je tâche aussi de trouver le sens d’une situation difficile à admettre. La gauche a été battue et Nicolas Sarkozy est le Président de la République Française.

 

 

 

Après la nuit du dimanche à lundi passée à chercher l’explication du vote des français, j’ai retrouvé mes élèves à 9 heures au lycée horticole de Montreuil où j’enseigne.

 

 

 

Bien sûr, les commentaires allaient bon train dans la cour. Les uns s’inquiétant de la victoire de « Sarko », les autres retenant le sourire de « Ségo » au balcon… Ségo / Sarko / Sarko / Ségo quel terrible résultat du travail entrepris depuis des années par ces médiatiques faiseurs et défaiseurs de rois, certificateurs d’appellations communicantes d’origine contrôlée, et autres réducteurs de têtes du JT prime time, nous imposant depuis des années leur norme simplifiée de la langue française ! Pas plus que la plupart de nos concitoyens, mes élèves ne se rendent pas compte que ces diminutifs ridicules qui ont servi à désigner pendant toute la campagne des candidats à la plus haute fonction de la République, sont à la mesure de la diminution du niveau du débat politique souhaitée par les médias dominant.

 

 

 

Premier enseignement : la gauche doit sortir du piège mortel de « la com’ » qui réduit le discours au slogan, qui transforme les responsables politiques en produits marketing interchangeables, qui segmentent l’intérêt général des programmes des partis comme elle segmente les marchés selon les attentes égoïstes, qui métamorphose finalement le citoyen éclairé de la République universelle en consommateurs borné et impatient de la politique du court terme. Je m’interdirai désormais en toutes circonstances de dire Ségo et Sarko pour parler de Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy.

 

 

 

Lundi matin, donc, au lycée horticole on parlait de Sarko qui a battu Ségo… et puis aussi des bagarres de la Bastille et des voitures fumantes aperçues à la télé dans la nuit et le matin en sortant du métro sur les photos des journaux gratuits que mes jeunes lisent massivement. Carcasses de voitures brûlées qu’ils n’ont pas vues pour de vrai, en venant au lycée, puisqu’à Montreuil comme dans la plupart des villes de banlieue, il n’y en a pratiquement pas eu…

 

 

 

Deuxième enseignement : la gauche doit se donner les moyens de reconstruire une presse indépendante et populaire. Grâce aux films sortis des studios de cinéma hollywoodiens (qui ont fait de l’auto-critique cynique du système politique américain une filière commerciale) nul ne doute plus de l’existence d’un « complexe militaro industriel » dominant l’administration des Etats-Unis et contrôlant l’intégralité de la presse. Le complexe militaro industriel est désormais installé en France. Les groupes de presse français sont désormais entre les mains des marchands de béton, de champagne et d’hélicoptères de combat. Et ce sont ces gens qui s’appliquent à éduquer le peuple dans la violence à grand spectacle, dans la peur de la cité voisine (ou très lointaine), dans la rivalité de chacun contre tous.

 

 

 

J’entre dans ma salle de classe, lundi à 9 heures, en ne trouvant donc pas de trace chez mes élèves (qui ont entre 16 et 22 ans tout de même, et qui votent pour beaucoup d’entre eux) du début d’une interrogation sur les causes et les conséquences de l’élection de la veille. Après qu’ils m’aient posé l’inévitable question « et vous M’sieur, z’avez voté pour qui ? » et après que j’aie répondu qu’au nom du devoir de réserve qui s’impose au fonctionnaire, je ne pouvais répondre on pouvait tranquillement passer à autre chose : les notes du contrôle d’histoire de la semaine précédente (que du reste je n’avais pas corrigé), la préparation de l’examen de juin… La vie, quoi.

 

 

 

Horticulture-bloqu--.jpg.jpgTroisième enseignement : oui, la vie continue. Mes élèves ont assez bien travaillé lundi matin sur la leçon de géographie que je leur proposais sur « le phénomène urbain », puis cette autre, en français, sur « le mécanisme de double énonciation dans la scène d’ouverture de Cyrano de Bergerac ». Pendant ce temps, la quasi-totalité des usines de notre pays tournaient à plein régime. La photo ci-contre, c'était l'an dernier lorsque mon lycée était en grève contre le CPE...

 

Si on considère que l’ordre social dans une République repose essentiellement sur le consentement du peuple à l’autorité politique et à la légitimité du pouvoir, alors il faut admettre que le peuple français consent à la situation créée par le vote de dimanche dernier. La sympathie presque paternelle que je ressens a priori pour les étudiants de Tolbiac… et même pour ces loulous qui veulent en découdre avec les forces de police sur la place de la Bastille (que ferais-je si j’avais leur âge ?) s’efface immédiatement derrière la raison : ultra minoritaire et stérile, leur violence offre un prétexte puissant au nouveau Président de l’Intérieur pour préparer la vague bleue des législatives de juin. En tant qu’élu local, en tant que professeur, j’étais inquiet dimanche soir des débordements auxquels je m’attendais dans ma banlieue. Je suis soulagé – et fier – du comportement majoritaire de la jeunesse des cités. Nicolas Sarkozy est au pouvoir, et il n’y aura aucun raccourci de l’histoire : c’est une longue marche que la gauche entame pour la reconquête.

 

 

 

Salle des profs, pendant la récré de 10 heures, même ambiance où chacun s’affaire autour de la photocopieuse pour les polycopiés du prochain cours et sur les ordinateurs pour la saisie des notes. Moi-même, j’ai un retard invraisemblable dans mes corrections et mes préparations, alors je me résous à trouver normale l’indifférence de mes collègues pour ce qui s’est passé la veille et je prends position dans la file d’attente à la photocopieuse. Pour rire, je lance : « allez les amis ! Travaillons un peu plus pour gagner plus ! » Soulagement : ma plaisanterie fine fait l’effet d’un déclencheur et la discussion s’engage enfin. Je constate que la plupart de mes collègues ont eux aussi passé une mauvaise nuit. C’est à la cantine que les discussions s’approfondissent, révélant la réalité d’un vote de gauche sans enthousiasme, sans adhésion réelle à un programme, voire, exprimé sous la menace malgré de sérieuses critiques vis-à-vis de la candidate. S’exprime aussi l’aspiration au « grand renouvellement » que certains voient dans la recomposition de la gauche, et d’autres dans l’expérimentation de nouvelles alliances. Se révèlent aussi – timidement, mais pour la première fois devant moi – certains électeurs décomplexés de Nicolas Sarkozy.

 

 

 

Quatrième enseignement : la conscience collective du peuple citoyen est en ébullition. Chacun a acquis la certitude que la table a été renversée, et que les mois qui viennent vont être ceux d’une redéfinition du paysage politique. Aucune conviction claire, en revanche, sur la marche à suivre. On écoute ce que disent en boucle les médias : « la rénovation est au centre », « c’est au centre que tout se joue ». On y croit parfois, ou en tout cas, on voudrait y croire en espérant que cela règlera vite la crise où on se trouve. On a quand même du mal à définir ce que c’est que le centre et quand on en parle, on trouve que cela ressemble furieusement à la droite ! De mon côté, observant mon entourage professionnel et social immédiat, et peut être plus encore que dans les cadres organisés où j’agis politiquement (mon parti, ma municipalité…) et où les conventions qui y sont en usage arrondissent les arêtes et les angles vifs, je réalise que s’ouvre une période sans précédent. Depuis plusieurs années, avec Jean-Luc Mélenchon et mes amis de l’association Pour la République Sociale, nous avons caractérisé l’époque que nous vivons depuis 2002 comme celle d’un « Etat d’urgence social, politique et institutionnel ». L’élection de dimanche dernier n’a pas résolu la crise. Elle l’a au contraire affirmé formellement. Et elle contraint toutes les forces politiques à la reconnaître pour y répondre.

Retour à l'accueil