Une note publiée il y a 15 jours sur ce blog m’a valu un certain nombre de reproches – de plus ou moins bonne foi – à propos de sur ce que je disais des « nouveaux adhérents » du Parti Socialiste et du « système d’adhésion immédiate par internet qui permet au passant dans la rue d’acheter 20€ le droit, sans même savoir s’il est d’accord avec l’idéal socialiste, de choisir les chefs du parti et les candidats. » Pour les uns, j’aurais été blessant pour ces militants, pour les autres, je n’aurais rien compris à la mutation du PS en parti de masse.


Je ne suis pas tout à fait dupe du mauvais procès que certains de mes petits camarades me font (des vieux routiers du PS notamment), feignant de s’offenser en espérant s’attirer la sympathie desdits nouveaux militants. Mais comme un certain nombre de militants – disons – moins roués m’ont fait remarquer la brutalité de mon propos, je crois utile de faire cette mise au point.


Adhérents et militants...

carte-ps023.jpgD’abord, je tiens à dire que je ne doute pas que dans le flot des adhérents qui ont utilisé la méthode simplifiée d’adhésion au PS par internet, il s'en trouve bien sûr, et beaucoup, qui se sont engagés pleinement dans la vie interne du PS, s'obligeant à se documenter, à participer aux réunions, à militer sur le terrain en sacrifiant des soirées entières à s’enfermer dans un local inconfortable, à coller obstinément des affiches arrachées quelques heures plus tard, à renoncer à la grâce matinée du week-end pour distribuer du papier au marché ou à la sortie du métro…


Ceux là, par leurs propres moyens bien souvent, se sont formés sérieusement à la confrontation d’idées, à l’argumentation opiniâtre et ont forgé des convictions qui ne se réduit pas à la dernière analyse de l’institut de sondage à la mode. Dans ma section, à Montreuil, dans ma fédération, j’en ai connu beaucoup depuis deux ans. Un certain nombre d’entre eux sont devenus des amis, ou tout au moins de bons camarades avec lesquels j’ai déjà pu partager de nombreux moments d’espoirs intenses et de déceptions. Je note d’ailleurs que dans la plupart des cas, il s’agit de militants issus du syndicalisme, de la vie associative, culturelle, sportive, des mouvements altermondialistes, qui ont accumulé des années d’expérience citoyenne avant de décider de s’engager dans un parti politique.


Ça n'est donc pas ces militants-là que je vise lorsque je commente sévèrement la mutation sociologique du PS engagée depuis deux ans. Ceux qui me rendent aussi circonspect quant à leur engagement, ce sont ces dizaines de milliers d’adhérents au niveau national (la moitié de ceux de ma section) qui ont adhéré en 2006, qu’on n’a jamais vus avant qu’ils ne viennent voter en novembre pour désigner majoritairement Ségolène Royal, puis qu’on n’a plus jamais revus, ni pour distribuer un tract, ni pour coller une affiche, ni pour participer à la moindre réunion…


"Le poisson commence toujours à pourrir par la tête"
(Mao Tsé Tung)


Mais ce que je blâme, c'est avant tout le Parti Socialiste lui-même.


D’abord parce que ceux qui ont conçu cette campagne de recrutement ne pouvaient pas ignorer que le choix exclusif de la technologie internet aurait pour conséquence immédiate une ségrégation sociale. Quelles catégories sociales, en effet, ont la possibilité de passer le temps devant l’écran de l’ordinateur, ou tout simplement de posséder un ordinateur connecté au réseau ? Quelles catégories sociales utilise cet outil informatique pour se documenter sur la vie politique, pour s'informer sur la vie démocratique ? La ségrégation était inévitable et elle a eu lieu, accentuant la distance sociologique du PS avec la base ouvrière qui a fondé son histoire et son identité.


Ensuite, parce que ce choix exclusif de l’outil internet pour construire le Parti Socialiste conduit à l’abandon progressif des autres formes d’actions militantes, et notamment le travail politique indispensable à la sortie des entreprises, sur les marchés et au bas de immeubles des quartiers populaires. La consécration de ce nouvel âge du militantisme virtuel a été révélée pendant la campagne présidentielle avec l’engouement ahurissant pour la « Ségosphère » de ces milliers de supporters qui ont passé six mois de campagne à s'exciter sur leur clavier sans avoir jamais mis les pieds à la sortie d’une usine ou dans une cité HLM.


Enfin, je reproche au Parti Socialiste de n’avoir pas accompagné la "modernisation" du moyen de recrutement (le clic à 20€) par un solide dispositif d'accueil et de formation théorique. Car l'objectif pour un parti tel que le PS n'est pas d'être le plus nombreux possible. L'objectif est que la conscience socialiste se diffuse auprès du plus grand nombre. Cela est très différent. Or, parallèlement à la mise en place du système de recrutement électronique "à 20€", c'est tout le système de formation idéologique du PS qui s'est effondré. J'en veux pour preuve l'indigence de ses publications aujourd'hui.


Alors oui, je le répète, je n’accepte pas que désormais un passant dans la rue (ou plutôt un quidam zappeur derrière son écran) puisse venir faire la loi dans mon Parti, c'est-à-dire puisse y définir l’orientation, y choisir les stratégies, y désigner les candidats. Cela, je n’arrive pas à m’y résoudre.


Ouvrir les portes aux courants d’air ?


Car cela fait plus de 20 ans que je milite et que je passe mon temps à essayer de recruter dans mon parti tous les gens que je rencontre. Des militants, j’ai du en recruter à moi seul des centaines au bout de milliers d’heures de discussions, de réunions, de meetings, d’actions militantes, de manifestations… Alors – c’est vrai – je supporte difficilement que ces adeptes de la Blogosphère me donnent des leçons de militantisme et mettent en doute ma volonté de construire un parti de masse.


Ouvrir les portes du parti au grand nombre pour former une masse de militants éclairés, je suis pour et j’y ai consacré plus de la moitié de ma vie. Mais le parti de masse auquel j’aspire ne nécessite pas seulement qu’on en ouvre la porte, il s’agit ensuite d’y définir un horizon, d’y faire vivre un idéal commun, d’y construire collectivement une vision globale de la société pour agir concrètement dans un quotidien dont la réalité contredit à chaque pas cet idéal.


Sans être élitiste, le parti auquel j’aspire est exigeant, parce que ce parti exige d’avoir les idées claires sur ce que c'est – précisément – que d'être socialiste... Et c’est peut être là, au-delà de l’arrivée de ces « nouveaux adhérents », que se situe aujourd’hui le problème du Parti Socialiste…


Un exemple pour bien me faire comprendre : j’ai appris que dans la bonne ville d'Allauch (dans les Bouches du Rhône) la section socialiste regroupe près de 1000 adhérents. C’est beaucoup. C’est considérable lorsqu’on sait qu’Allauch compte un peu plus de 16.000 électeurs. Autant dire que le Parti Socialiste a les moyens de se faire entendre à Allauch. Oui, mais lors du 2ème tour de l’élection présidentielle, Ségolène Royal n'a atteint dans cette ville que 36% des voix contre 64% pour Nicolas Sarkozy.


Un parti, pour quoi faire ?


Voici ce que disait Mitterrand en 1971 lors du congrès de fondation du Parti Socialiste à Epinay :

Epinay.jpg« Réforme ou révolution ? J'ai envie de dire - qu'on ne m'accuse pas de démagogie, ce serait facile dans ce congrès - oui, révolution. Et je voudrais tout de suite préciser, parce que je ne veux pas mentir à ma pensée profonde, que pour moi, sans jouer sur les mots, la lutte de chaque jour pour la réforme catégorique des structures peut être de nature révolutionnaire.
Mais ce que je viens de dire pourrait être un alibi si je n'ajoutais pas une deuxième phrase : violente ou pacifique, la révolution c'est d'abord une rupture. Celui qui n'accepte pas la rupture - la méthode, cela passe ensuite -,
celui qui ne consent pas à la rupture avec l'ordre établi, politique, cela va de soi, c'est secondaire..., avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du Parti socialiste. »


Voilà. Etre socialiste, c'est rompre avec l'ordre établi. Et avec tout ce que l'ordre établi assène chaque jour (en disposant de moyen de communication infiniment plus puissant qu'en 1971) pour que les masses admettent que cet ordre là est le seul possible.


Ceux qui me connaissent savent que j'accorde une grande importance à ce travail idéologique sans lequel l'action politique n'a pas de sens, sinon celui de laisser continuer le monde comme avant... Etre socialiste, ce n'est pas une envie passagère. Cela peut commencer par une envie passagère, une envie de tout casser, de renverser la table, de dire "oui" à quelque chose ou "non" à une autre... Tout cela peut en effet pousser jusqu'à la porte du parti, mais une fois entré, il s'agit de se faire violence chaque jour pour voir le monde autrement que ce que TF1 montre à chaque instant, expliquant que c'est ça la seule vie possible.


Le véritable problème est peut-être que c'est cette vision du socialisme de rupture qui a été abandonnée, bien avant que le mode d'adhésion à 20€ ne soit mis en place. On me parle aujourd’hui de la rénovation sociale-démocrate à accomplir dans ce parti de masse qu’est devenu le PS. On me promet qu’il faut faire définitivement le deuil de ce socialisme révolutionnaire qui serait totalement dépassé pour célébrer l’avènement en France d’un réformisme assumé.


J’attends avec intérêt que la discussion s’engage vraiment au sein de mon parti (au sein de la gauche, d'ailleurs, puisque les "modernes" considèrent que c'est à ce niveau là qu'ils l'ont emporté) pour savoir quelle est la définition exacte de l’horizon social-démocrate. J’y reviendrai dans mes prochaines notes.

 

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