Selon Monsieur Darcos, ministre provisoire à l’Education Nationale, la carte scolaire devrait être « assouplie » dès septembre prochain, et supprimée dans les années qui suivront. Depuis une quinzaine de jours, les esprits s’échauffent sur cette question de la carte scolaire, et le moins que l’on puisse dire, c’est que la plus grande confusion règne sur l’application concrète des intentions politiques du gouvernement Sarkozy.


L’intention politique, elle, est claire : il s’agit d’en finir avec l’un des principaux instruments de l’égalité républicaine permettant l’accès à l’éducation. Puis, il s’agira d’ouvrir l’éducation au marché.


Cependant, de l’intention à l’application concrète, un certain nombre de problèmes semblent se poser au gouvernement de droite, d’où la grande confusion qui règne. C’est peut-être qu’au delà de l’aveuglement idéologique de ceux qui veulent la fin de ce système, personne n’est véritablement capable à court terme d’en proposer un autre.


Dans le débat médiatique c’est avant tout le dénigrement de la sectorisation qui l’emporte (notamment du côté des 30% des familles qui l’évitent, ne laissant pas beaucoup la parole aux 70% qui s’en contentent). Le dénigrement bien installé dans l’opinion publique, vient alors le slogan Sarkozien disant qu’il faut laisser « le libre choix des établissements par les familles », répété autant de fois qu’il le faut pour qu’on finisse par croire qu’il s’agit là d’une solution.


Au bout du compte, on en finit par se demander, devant tant d’évidence, pourquoi il aura fallu attendre plus d’un siècle pour que le bon sens l’emporte face à un système tellement injuste !


A quoi sert la carte scolaire ?


Alors revenons quelques instants sur ce à quoi sert une carte scolaire.


Elle sert principalement à l’institution républicaine (à la Commune, au Conseil Général, à la Région, à l’Etat…) à prévoir et réguler les effectifs et les moyens de l’Ecole publique.


visuelsectorisationscolaire.jpg Imaginons un instant ce que donnerait la suppression de la carte scolaire à Montreuil. Je vais parler de ce que je connais le mieux dans le cadre de mes fonctions municipales : la sectorisation du Primaire, qui est comme on sait de compétence municipale, mais le même raisonnement peut évidemment s’appliquer à l’échelon départemental pour les collèges et régional pour les lycées.


A Montreuil, donc, il se trouve qu’une nouvelle sectorisation des écoles maternelles et élémentaires prendra effet à la rentrée de septembre 2007. Pourquoi ? Parce que l’examen de la carte scolaire au début des années 2000 avait fait apparaître d’une façon évidente l’évolution démographique, confirmée par le recensement et les données recueillies par les divers services de la ville. Aussi, dès le début du mandat municipal actuel (2001-2008) il avait été décidé de programmer la construction d’une nouvelle école, et de repenser en profondeur l’accueil des enfants dans tous les quartiers de la ville.


La municipalité s’est mise au travail, en liaison avec les services de l’éducation nationale et les associations de parents d’élèves, pendant presque tout le mandat. Des moyens financiers considérables ont été dégagés. Et une nouvelle école a été construite (Louise-Michel, pour un investissement de plus de 10 millions d’euros) et de grands travaux de réhabilitation ont été engagés dans d’autres écoles (encore pour plus de 10 millions d’euros…).


Les travaux sont (presque !) terminés, et la rentrée 2007 va donc se faire dans une nouvelle configuration matérielle. La nouvelle sectorisation est la conséquence de ce redéploiement de moyens pour assurer une répartition équilibrée des enfants dans chaque école.


Voilà ce à quoi sert la carte scolaire.


C’est volontairement que j’ai laissé de côté la dimension « mixité sociale » de la sectorisation. A Montreuil, cette notion est évidente et elle est bien sûr présente dans le travail de définition de la carte scolaire, avec l’objectif de rassembler dans les établissements scolaires de tous les quartiers (de type pavillonnaire ou cités HLM) les enfants de toutes origines sociales. De ce point de vue, la suppression de la carte scolaire aura pour conséquence la création de ghettos.


Mais si j’ai laissé volontairement cette dimension, c’est pour montrer que la suppression de la carte scolaire est un non sens d’un point de vue strictement technique et budgétaire : si la carte scolaire est supprimée « au nom du libre choix des établissements par les familles », alors l’intérêt des quelques 20 millions d’euros d’investissements consentis par les contribuables montreuillois ces dernières années pour équiper leurs écoles devient totalement aléatoire, avec le risque de voir des écoles délaissées et d’autres surchargées… Cette situation est – en vérité – complètement ingérable pour la collectivité.


Du « libre choix des établissements par les familles » au « libre choix des familles par les établissements » ?


Mais alors quel but poursuit Monsieur Darcos (haut fonctionnaire de l’Education Nationale, et donc fin connaisseur de ce qui peut et de ce qui ne peut pas être fait…) avec le slogan du « libre choix des établissements par les familles » dont il sait parfaitement qu’il ne peut être réalisé ? C’est en réalité exactement l’inverse : ce sera « le libre choix des familles par les établissements ».


Mais ce système de sélection des meilleurs élèves à l’entrée des établissements scolaires risque de mal passer. D’où la démarche engagée par le projet de Darcos, qui n’est qu’un nouvel exemple de l’idéologie de la méritocratie développée par Nicolas Sarkozy pendant toute la campagne et exprimée par des slogans tels que « travailler plus pour gagner plus ».


Il s’agit d’imposer dès l’école l’idée d’un système social dont le principe est l’individualisme dans la réussite et la culpabilité personnelle dans l’échec. Cet enrobage idéologique permettra de mieux dissimuler les mécanismes de ségrégation sociale qui sont à l’œuvre dans notre société capitaliste (y compris à l’école), qui fait que les riches s’en sortent toujours mieux que les pauvres.


Cet habillage permettra en plus d’éviter que le peuple se révolte contre la violence de ce système social inégalitaire. On cherche alors à lui faire croire que la réussite scolaire d’un enfant dans un établissement de qualité ne sera que la conséquence du choix individuel des familles. Si elles se sont trompées, c’est de leur faute, elles n’auront pas mérité et elles n’auront qu’à s’en prendre à elle-même.


La suppression de la carte scolaire est l’aveu de l’abandon par la droite « moderne » de Nicolas Sarkozy de la responsabilité de l’Etat pour garantir l’égalité scolaire.


Sarkozy ne parviendra pas à supprimer la carte scolaire d’ici trois ans, mais…


Pour les raisons techniques que j’ai décrit plus haut, et face à la mobilisation générale que je pressens chez les profs et plus largement au sein de la communauté éducative, je pense que le gouvernement de droite (s’il est confirmé par les élections législatives le 17 juin) n’ira pas jusqu’au bout de la suppression. Il s’agit néanmoins de mobiliser largement pour que cela soit impossible.


Mais il y a une autre raison de penser que Sarkozy reculera : c’est la réaction très forte de l’enseignement privé, et notamment Catholique, s’inquiétant de cette suppression !


Car lorsque Darcos dit que la suppression de la carte scolaire ne ferait qu’entériner une situation de fait, la carte scolaire étant déjà contournée par 30% des familles, il oublie de préciser que dans les deux tiers des cas, ces familles choisissent les établissements privés pour éviter le secteur d’affectation dans le public. Traduction : la majorité des familles qui veulent éviter la carte de l'enseignement public acceptent aujourd'hui de payer le tarif fort à l'enseignement privé. Demain, ce confort pourrait devenir gratuit ! On comprend alors l’inquiétude de l’enseignement privé face aux annonces de la droite, et on sait que ces milieux ont plutôt la sympathie du nouveau Président de la République.


La carte scolaire ne sera donc sans doute pas anéantie. Mais le mal sera fait.


Toute cette polémique autour de la carte scolaire, dont je n’oublie pas qu’elle a été lancée d’une façon totalement irresponsable par la candidate socialiste à la Présidence de la République, aura d’abord conduit à décomplexer la bobocratie de la gauche bien pensante (dont je connais un certain nombre de spécimens à Montreuil) qui veut bien de la mixité sociale, mais à condition qu’elle ne la conduise pas à mélanger ses propres enfants à ceux de la cité voisine.


Mais surtout, cela aura permis à la droite libérale de remettre en cause l’un des principaux instruments de l’égalité républicaine, et de préparer la phase suivante, celle qui fera passer d’une mise en concurrence des établissements publics entre eux à un système de concurrence tout court. Car l’objectif final des libéraux partout dans le monde est d’ouvrir au marché le secteur de l’éducation.


Alors, comme dans bien d’autres domaines, il faut que la gauche se ressaisisse et cesse de se mettre sous la pression idéologique d’une droite à l’offensive. Il faut que la gauche se donne les moyens de réagir à cette remise en cause de l’égalité scolaire en réalisant que si la carte scolaire pose bien des problèmes aujourd’hui, c’est parce qu’elle n’est pas suffisamment respectée ! La gauche doit réapprendre à dire sans complexe : Vive la carte scolaire.

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