J’apprends aujourd’hui seulement que samedi 2 juin, lors d’une réunion publique aux Lilas, la candidate présentée par le Parti Communiste Français aux législatives dans la 6ème circonscription de la Seine-Saint-Denis (Bagnolet, les Lilas, Pantin, Le Pré Saint Gervais) a déclaré qu’elle s’apprêtait à ne pas soutenir le député socialiste sortant Claude Bartolone au second tour.

 

Si cette information est exacte, il s’agit d’une faute politique particulièrement grave, mais qui ne fait que révéler une nouvelle fois la profonde crise que traverse la gauche aujourd’hui, et la totale désorientation de nombreux responsables.

 
La règle du "désistement Républicain" : c'est beaucoup plus qu'une tactique électorale

Je me suis déjà exprimé à de nombreuses reprises sur cette question stratégique que l’on appelle – improprement –  la règle du « désistement républicain », et qui veut que tous les candidats de gauche du 1er tour se réunissent autour de la candidature de gauche arrivée en tête, pour affronter la droite au 2ème tour (ou pour confirmer la victoire contre la droite si cette dernière a été éliminée dès le 1er tour).


A plusieurs reprises dans ma vie militante et de responsable politique, j’ai été confronté à des situations qui mettaient en cause cette règle héritée des années 70, de l’union de la Gauche et du programme commun,  et qui est à l’origine de toutes les grandes victoires de la gauche depuis 1981.

 

Au delà de la simple dimension tactique, le respect – ou non-respect – de cette règle révèle une conception globale de ce qui fonde la gauche : la définition de programmes clairs des partis qui constituent la gauche, permettant des relations claires entre ces partis autour des valeurs communes ; une capacité de la gauche à construire son unité programmatique ; une capacité à définir une stratégie de conquête et de préservation du pouvoir politique.

 

J’ai dit que l’expression « désistement républicain » me semble impropre. Je lui préfère nettement celle de « discipline de classe face à la droite », car en vérité, cette règle permet aux partis de gauche – représentant les salariés – à ne plus former qu’un seul camp face à la droite – représentant les classes possédantes – lors des affrontements électoraux décisifs.

 

Cela dit, mon ami François Delapierre (délégué général de PRS) a trouvé les mots justes pour expliquer joliment l’expression habituellement utilisée, il y a quelques mois, à partir du cas posé de l’élection municipale à Romainville. « Cette discipline est républicaine – dit-il – car elle invite chacun à se comporter en fonction de l’intérêt général de la gauche et non en fonction de l’intérêt particulier de la faction à laquelle il appartient. C'est la légitimité supérieure du général sur le local. »

 
Interdire aux électeurs de droite d'arbitrer les querelles de la gauche

Ainsi, dans un scrutin à deux tours (comme c’est le cas pour la plupart des élections), lorsque les partis de gauche acceptent a priori de ne pas s’affronter au deuxième tour, ils privent les électeurs de droite de la possibilité d’arbitrer leurs querelles.

 

Dans ce cadre, pour qu’un électeur de gauche puisse dire quel candidat de gauche il préfère, il lui faut voter à gauche dès le premier tour ! Et la gauche toute entière respecte ensuite, au second tour, le verdict exprimé par ses électeurs au premier.

 

Il n’y a pas si longtemps, ce principe faisait la force de la gauche. Et lors des grandes victoires électorales (à la fin des années 70, en 1981, et plus tard…) nul ne songeait à discuter cette règle. Même lorsque la droite était éliminée dès le 1er tour, puisqu’on se félicitait d’avoir battu le camp adverse, en même temps qu’on avait arbitré les équilibres à gauche.

 

Malheureusement, depuis plusieurs années déjà, le principe du « désistement républicain » a été battu en brèche, la plupart du temps au nom des « spécificités locales », qui amènent les militants à dire « on veut bien de l’unité, mais, vous comprenez, ici c’est pas possible parce que celui ou celle qui est arrivé(e) en tête à gauche est trop comme ci ou pas assez comme ça. »

 
Il n'existe pas de spécificité locale qui serait supérieure à l'intérêt général de la gauche

Ces militants des spécificités locales de la gauche ne se rendent pas compte que, par définition, chaque élection est un cas particulier, et que c’est justement pour cette raison qu’il faut poser des règles générales ! En transgressant cette règle, c’est la gauche toute entière qui se retrouve otage du droit particulier de chacun à assassiner son voisin de gauche. Le malheur est que ce phénomène tend à se reproduire, créant à chaque fois un précédent justifiant le suivant, comme à Pantin en 2001, à Montreuil en 2002, à Romainville en 2007 (pour ne citer que ces exemples, en prenant soin de ne pas préciser par qui et sous quelle étiquette la faute à été commise, puisque le problème n’est pas individuel).

 

La candidate de Bagnolet innove cette fois ci, et passe un cap supplémentaire dans le désordre de la gauche en annonçant AVANT le 1er tour, qu’elle ne se désisterait pas pour le second en faveur du candidat de gauche sortant, ce qui au passage en dit long sur sa résignation à ne servir, décidément, pas à grand chose dans cette élection, ni pour son parti politique, ni pour la gauche.

 

Malheureusement, à tous les niveaux, l’heure est à l’explosion à gauche, encourageant toutes les confusions et tous les sectarismes. Ces moments de crise  n’ont jamais été favorables à la réflexion sur le long terme et au sens de l’intérêt général. C’est pourquoi les militants de gauche responsables doivent défendre la discipline républicaine chez eux et partout ailleurs. Il semblerait d’ailleurs que le suppléant de cette candidate de la 6ème circonscription de la Seine-Saint-Denis, par ailleurs président du groupe des élus communistes à Bagnolet, ait exprimé son désaccord avec cette ligne suicidaire non seulement pour la gauche communiste, mais pour toute la gauche.

 

Cela est plutôt rassurant. Je souhaite vivement que la raison revienne dans le débat public de la gauche dans cette circonscription avant dimanche soir, et qu’ici comme partout dans le pays, la gauche toute entière se mobilise pour faire barrage à la droite et proposer une autre politique.

 

 

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