Mission d’observation du referendum constitutionnel au Venezuela

Dimanche 2 decembre 2007

 

Journal de bord de Nicolas Voisin

Maire adjoint socialiste a Montreuil (93)

Président de PRS-93

 



Note n°3 – Jour J-2

Vendredi 30 novembre – 16h30 (heure locale)

Caracas – Coincé dans un embouteillage, l’ordinateur sur les genoux

 

Chaque fois, c’est pareil. En Afrique, en Asie ou ici, l’atmosphère tropicale, ça vous prend dès la sortie de l’aéroport et ça ne vous lâche plus. A fortiori lorsque vous avez laissé à Paris l’air vif et sec de l’hiver. Après une journée d’avion climatisé, me voilà donc enveloppé de cet air humide et chaud que la brise océane pousse mollement vers les terres, je suis brûlé vif par le soleil, retrouvant comme à chacune de mes étapes sous ces latitudes les mêmes impressions : l’asphyxie des gaz d’échappement, le vacarme des klaxons et des moteurs de mobylettes, le désordre du trafic, le paysage invariable des immeubles inachevés, les contrastes saisissant de ces buildings de verre au style tape-à-l’œil s’élevant au dessus des quartiers misérables (ici à Caracas, ce serait plutôt en dessous, car la ville s’organise au fond des vallées parallèles qui descendent vers la mer, et la misère croît au fur et à mesure que l’on monte les collines abruptes) et, là haut, toujours, le vol éternel des gros vautours trapus aux ailes larges que j’ai vu tourner à Nairobi, à Hanoï, à Porto Alegre, à Bamako, à Changchun…

 

Les jeunes volontaires de ma Commission Nationale Electorale ne m’ont pas laissé le temps de contempler tout cela. Dès les bagages récupérés, me voilà enfermé à nouveau dans une bulle climatisée pendant les 3 heures qu’il a fallu à mon minibus pour faire la dizaine de kilomètres de l’aéroport jusqu’à l’hôtel au centre de la capitale (il est vrai que je suis arrivé au moment même où la ville était entièrement paralysée par le meeting de fin de campagne du Oui).

 

Cette traversée épique de Caracas m’a néanmoins permis d’observer une première réalité évidente de cette réforme constitutionnelle : celle d’une mobilisation populaire exceptionnelle, d’une politisation extrême de tout un peuple. Une chose est sûre, les vénézuéliens s’apprêtent à voter dimanche dans une ferveur démocratique palpable dès l’aéroport et dont j’ai bien mesuré l’ampleur au nombre incalculable des affiches, des graffitis sur les murs, des militants dans la rue distribuant des millions de tracts qui jonchent le sol de toute la ville.

 

Dans la campagne qui atteint son paroxysme au moment où j’arrive, il faut savoir que le Oui a choisi le rouge comme étendard, alors que le Non a choisi le bleu. Bon, si on en juge à la place qu’occupe chaque couleur dans Caracas aujourd’hui, il n’y a pas de doute sur le résultat, face à cette marée rouge que les caraquenos porte sur eux dans toutes les rues, sur les tee-shirts, les casquettes, les drapeaux. Cependant, un observateur Chilien, député de Valparaiso, qui est assis à côté de moi, m’assure que le vote sera serré. Cela m’étonne, mais au fond, d’un point de vue démocratique, ce serait une belle démonstration du caractère infondé de la propagande européenne. Je le dis à mon ami chilien, en ajoutant toutefois ma certitude que si le score est serré, les médias occidentaux hurleront à la fraude, et s’il est trop largement en faveur du Oui, les mêmes médias dénonceront un score soviétique. Le député sourit. Il connaît bien cette musique. Nous apercevons à ce moment là quelques calicots bleus du Non flottant accrochés à des lampadaires ou à des balcons, mais le rouge revient en force dès le prochain pâté de maison. Incontestablement, il y a un déséquilibre dans la mobilisation militante en faveur du Oui, mais de toute évidence, il n’est absolument pas interdit d’afficher ici sa préférence pour l’opinion contraire.

 

 

Note n°4 – Jour J-2

Vendredi 30 novembre – 22h00 (heure locale)

Caracas – L’hôtel… le lit bientôt !

 

Cela fait plus de 24h00 que je suis debout (ou plutôt assis). Ca commence à être dur. J’ai cependant été faire le tour du quartier – malgré la désapprobation des volontaires de la CNE qui ont des consignes strictes pour assurer la sécurité des hôtes étrangers – pour sentir l’atmosphère. J’ai poussé jusqu’à la place où s’est tenu le grand meeting de Chavez, quelques heures auparavant. Vous me croirez si je dis que ça sentait le soufre ?!! C’est une tradition ici : les manifestations donnent toujours lieu à des feux d’artifice d’enfer. Et ce soir, ça a pété fort !

 

Il me reste quelque énergie pour écrire ce que j’ai appris sur la réalité de la Réforme Constitutionnelle, essentiellement pendant le voyage pendant lequel j’ai pu me plonger dans les excellentes analyses, presque exhaustives, réalisées par ATTAC, Christophe Ventura, et du Belge Alexandre Govaerts.

 

Ce ne sont pas moins de 33 articles, sur les 350 que compte la Constitution en vigueur depuis 1999, que l’on propose de modifier à l’occasion de ce referendum, ainsi que l’ajout de 25 nouveaux articles constitutionnels, et 11 dispositions transitoires. Au total, 69 modifications. Les médias occidentaux ne les ont sans doute pas lues, puisqu’ils se sont concentrés sur deux ou trois seulement…

 

Sans les analyser tous, il faut relever ce qui apparaît comme les principaux changements :

 

Sur le fonctionnement des institutions politiques

 

Commençons d’emblée par ce qui fait couler tant d’encre chez nous : l’article 230 concernant l’élection du Président. Alors que la Constitution de 1999 prévoit que le mandat est de 6 ans et renouvelable une seule fois, la nouvelle constitution propose « la période du mandat présidentiel est de 7 ans. Le président ou la présidente peut être réélu ou réélue ». C'est-à-dire en somme que le Venezuela s’aligne sur le modèle d’une vingtaine de pays de l’Union Européenne, comme la France par exemple, qui ne limite par le nombre de mandats. Le Venezuela n adopte certes pas le quinquennat (c’est vrai que c’est un immense progrès !) mais prévoit par l’article 72 la possibilité de révoquer le président à mi-mandat.

 

Par ailleurs, et de cela, notre presse européenne ne dit pas un mot, une profonde reforme de l’Etat est engagée, avec un processus de modernisation et de profonde décentralisation politique et administrative qui contredit fondamentalement l’interprétation fallacieuse du referendum du 2 décembre comme un coup de force autoritaire et hyper centralisateur. Ainsi, l’article 16 modifié définit la Commune comme la « cellule géo-humaine du territoire » dont le centre est la municipalité dotée de pouvoirs et de compétences renforcés, intégrant une forme de démocratie participative (le Pouvoir Populaire reconnu par l’article 184) et reconnaissant les « missions » bolivariennes comme des entités administratives.

 

Sur la démocratie

 

L’article 67 modifié reconnait constitutionnellement le droit d’association politique et affirme le financement public des partis. Dans un pays où la corruption a été élevée en système pendant une cinquantaine d’année, c’est une avancée démocratique décisive, qui contredit radicalement les prétendues menaces qui pèseraient sur le multipartisme.

 

L’article 184  définit le « pouvoir public » comme un pouvoir composé par « le pouvoir populaire, le pouvoir municipal, le pouvoir d’Etat (des Etats), le pouvoir national (l’Etat central) » et l’organise en pouvoirs séparés : « législatif, exécutif, judiciaire, citoyen et électoral ».

 

L’article 64 abaisse l’âge minimum du droit de vote à 16 ans, élargissant considérablement le corps électoral dans un pays dont la démographie est très jeune.

 

Sur l’économie et le social

 

C’est sans doute ce volet de la réforme qui fait le plus tousser les belles personnes qui font l’opinion à leur image en Europe.

 

Cette Constitution affirme un modèle économique. L’article 112 le définit comme « diversifié et indépendant, fondé sur les valeurs humanistes de la coopération et de la prépondérance des intérêts communs sur les intérêts individuels (…). Dans ce cadre, [l’Etat] développera diverses formes d’entreprises et d’unités économiques de propriété sociale, tant directes ou communales, qu’indirectes ou étatiques (…) créant les meilleures conditions pour la construction collective et coopérative d’une économie socialiste. » Pour autant, l’article 115 précise que plusieurs formes de propriétés sont reconnues : propriété publique (à l’Etat), propriété sociale (au peuple, et gérée par l’Etat ou les conseils communaux), propriété collective (aux entreprises de production privées ou coopératives), propriété mixte, et propriété privée.

 

Loin d’être une caricature de collectivisation forcée, le Venezuela s’engage dans une transition maîtrisée, tournant sans doute le dos au règne sans partage de la concurrence libre et non faussée, mais tirant tous les enseignements de l’histoire du communisme d’Etat et des expériences échouées d’Amérique Latine.

 

Une réforme agraire, décisive au Venezuela dont l’économie est encore très majoritairement agricole, est définie par les articles 305 et 307 qui fixent l’objectif de la « sécurité alimentaire de la population » et abolit la structure latifundiaire, une véritable révolution dans un pays encore profondément marqué économiquement, mais aussi socialement, par l’accaparement des richesses foncières d’une minorité de grands propriétaires.

 

Le secteur pétrolier est définitivement intégré dans la sphère publique par les articles 302 et 303.

 

Enfin, les articles 87 et 90 garantissent constitutionnellement une sécurité sociale pour les travailleurs indépendants (dans un pays ou le secteur « informel » des petits métiers concerne des millions d’individus), fixent la journée de travail à 6 heures, la semaine à 36 heures, et interdisent le recours aux heures supplémentaires.

 

J’arrête là, car il faut aller dormir ! Mais on mesure à quel point les opinions publiques européennes (pour ne parler que d’elles) sont tenues dans une parfaite ignorance sur le processus en cours dans cette réforme constitutionnelle.

 

Demain matin, je vais changer de ton, quitter mon balcon socialiste, et enfiler mon costume d’élu de la République pour participer au stage prévu par la CNE sur les procédures de vote.

 

Je m’aperçois que j’ai oublié mon « Dalloz » !

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