Mission d’observation du referendum constitutionnel au Venezuela

Dimanche 2 décembre 2007

 

Journal de bord de Nicolas Voisin

Maire adjoint socialiste a Montreuil (93)

Président de PRS-93

 

 

Note n°6 – Jour J

Dimanche 2 décembre – 7h00

Caracas – Petit déjeuner à l’hôtel

 

J’ai assez mal dormi… non que les rues du centre de Caracas aient etparticulièrement agitées (j’avais lu avant de partir  des descriptions assez effrayantes des nuit caraquenas !). Non, au contraire, elles étaient parfaitement calmes et pour cause : la vente d’alcool est rigoureusement interdite dans ce pays la veille des dimanches d’élection, jusqu’aux lundis suivants ! Très calme la capitale, donc, jusqu’à 3h30 exactement, où le ciel de Caracas s’est embrasé d’un feu d’artifice digne d’un 14 juillet sous la Tour Eiffel, tiré simultanément dans tous les quartiers de la ville. Je l’ai déjà dit dans une précédente note, la politique ici se vit au rythme des pétards. Et les Chavistes sont devenus, de l’avis de tous, les artilleurs en chef de ce sympathique, mais bruyant, rituel. Un demi heure plus tard, alors que les dernières fusées partent, ce sont des clairons – oui des clairons – qui entonnent un réveil pittoresque en sillonnant les rues de la ville. Ca, c’est une spécialité du PSUV (le Parti Socialiste Unifié du Venezuela – celui de Chavez) m’a-t-on expliqué plus tard, pour encourager les partisans à aller voter tôt ! A quatre heures, plus un bruit. Trop tard pour se recoucher. La journée électorale peut commencer.

 

Note n°7 – Jour J

Dimanche 2 décembre – 17h00

Caracas – Hall de l’hôtel

 

Malgré ce réveil intempestif, nous avons fière allure, à 9h00 du matin, en nous retrouvant tous dans le hall de l’Hôtel Alba qui fait office de quartier général de la mission d’observation internationale du Conseil National Electoral. Par-dessus la tenue « confortable » recommandée par les organisateurs (!) la centaine d’observateurs a endossé l’uniforme de la mission, composé du gilet gris – genre photographe de guerre – frappé sur le cœur du sigle du CNE et des couleurs jaune – bleu – rouge du Venezuela et dans le dos de la large inscription brodée « PODER ELECTORAL », et de la casquette grise, portant elle aussi logo et couleurs, évoquant celle dont se coiffent les observateurs de l’ONU. Notre petite équipe internationale qui a eu le temps de tisser des liens fraternels depuis la veille, s’exclame joyeusement à l’arrivée de chaque nouveau « soldat ». Mais rapidement, nous retrouvons le sérieux qui s’impose dans la besogne qui nous attend dans cette journée décisive.

 

Le vote a commencé depuis l’aube. Dès 5 heures, dans tout le pays, plus de 30.000 bureaux ont été installés, le matériel informatique, les divers instruments et les panneaux informatifs sur la procédure de vote ont été sortis des cartons scellés et déployées, comme on nous l’avait montré la veille lors des simulations exécutées devant nous. A 6 heures, ils ont été déclarés ouverts par les Présidents de bureau, qui sont de simples citoyens choisis par tirage au sort et formés avec exigence pour assumer cette responsabilité. Ce sont 16 millions de vénézuéliens qui sont appelés aux urnes.

 

En mission d’observation

 

Je me retrouve dans l’équipe n° 6, composée d’une douzaine d’observateurs, d’agents du CNE et de traducteurs. Je suis le seul élu de la République Française, et mon équipe se compose d’une États-Unienne membre de l’association nationale des avocat, d’un magistrat Paraguayen du Tribunal supérieur de Justice électorale, d’un Italien représentant l’association des juristes internationaux, d’un député Chilien de Patagonie, d’un membre Nicaraguayen du Conseil Suprême Electoral, d’un Argentin dirigeant d’une association d’étudiants en Droit.

 

10 équipes sont ainsi constituées, s’éparpillant dans toute la région avec une feuille de route impressionnante. Mon équipe n° 6 prend la route du sud-ouest, à une trentaine de kilomètres du centre de Caracas, pour visiter les bureaux des quartiers de Charallave et de Cua, de la municipalité Rojas Urdaneta de la lointaine banlieue.

 

Nous visitons 5 bureaux différents, comprenant en tout une trentaine de tables de vote. Nous observons tout, notons tout, interrogeons qui nous voulons à l’intérieur comme à l’extérieur des locaux. Notre liberté est totale.

 

Nous vérifions ainsi l’affichage de toutes les informations sur la procédure et sur l’objet de la consultation prévues par le règlement très strict. Nous faisons le recensement des différents agents nécessaires au bon fonctionnement des bureaux. Nous interrogeons ces derniers librement pour mesurer leur compétence, connaître d’éventuels problèmes, notamment les « testigos » (littéralement « témoins ») représentant les deux blocs du Oui et du Non. Nous pouvons aussi discuter avec les citoyens pour évaluer leur connaissance des enjeux (près de 15 millions d’exemplaires du projet constitutionnel ont été diffusés pendant la campagne) et de la procédure de vote.

 

Cette procédure – que j’observe une quinzaine de fois dans la journée en suivant des citoyens du début à la fin de leur vote – peut être résumée ainsi :

 

-          file d’attente dans la rue (parfois assez longue, sous le soleil) ;

-          premier filtrage sans contrôle d’indentité à la grille du bâtiment effectué par un militaire placé sous les ordres des représentants du CNE (le Poder electoral est un pouvoir à part entière, comme on l’a vu dans une précédente note) ;

-          vérification de l’identité à partir de la carte et du contrôle biométrique des empreintes digitales des deux pouces (ça nous fait tousser, nous les français, mais cet enregistrement biométrique a été mis en place il y a déjà plusieurs années, et – m’a-t-on expliqué – se trouve sous la seule responsabilité du Pouvoir Electoral et ne donne pas lieu à un fichier centralisé…) ; affectation des votants à l’une des tables de vote du bureau (s’il n’y a qu’une table dans un bureau, cette étape saute…) ;

-          à l’arrivée à la table de vote, vérification de l’identité à partir de la carte, émargement sur la liste électorale imprimée (signature et empreinte d’un pouce) ;

-          vote sur la machine à votre (écran tactile), placée à l’abris des regards derrière un écran en carton, le votant exécutant les gestes nécessaires (vote Oui ou Non, puis validation) lorsque le président placé à quelques mètres l’invite oralement à le faire ;

-          une fois validé, le votant obtient de la machine un récépissé portant la mention de ses votes, qu’il vérifie et place plié en deux dans une urne en carton ;

-          l’assistant du président tamponne alors le registre de la mention « a votado » ;

-          avant de quitter le bureau, le votant place son auriculaire droit dans un premier récipient contenant un solvant garantissant une propreté parfaite du doigt, puis dans un deuxième contenant de l’encre indélébile.

 

On me pardonnera le caractère un peu laborieux de cette description, mais elle permet de réaliser la totale liberté que nous avons pour nous instruire et observer durant cette journée. Je pourrai raconter des dizaines d’anecdotes tirées de mes discussions courtes mais souvent émouvantes avec les personnes croisées aujourd’hui, de cette petite vieille que je dois aller aider à lire l’écran (le règlement autorisait bien sûr cela à la demande de l’intéressée, et avec l’accord de la présidente de ce bureau) ; de cette « testiga » du Oui, professeur de Français dans l’école qui accueille le bureau de vote, qui ne veut plus me lâcher tellement elle est heureuse de voir un élu de la République ; de ce militaire à la mâchoire carrée qui  finit par décrocher un sourire lorsque je lui demande si quelqu’un le relèverai pour lui permettre d’aller faire pipi… Mais l’essentiel n’est pas là.

 

Un vote libre et démocratique

 

L’essentiel est que de cette tournée de près de 4 heures, aucune irrégularité grave n’est relevée. Certes, on aura pu observer quelques approximations dans la mise en place des bureaux de vote : ici, le président se trouve à plus de quatre mètres de la machine à voter ; là, un votant impatient passe derrière son prédécesseur avant que celui-ci termine son vote (il se fait d’ailleurs vertement rabrouer sous nos yeux !)… Mais rien de plus grave que ces petits accidents mineurs que j’ai eu à gérer cent fois depuis que je préside moi-même, en France, des bureaux de vote.

 

Demain matin, les dix équipes d’observateurs feront la synthèse de leur travail, mais déjà, les échange informels que j’ai eus avec les collègues montrent que les opérations de vote sont généralement dignes de confiance.

 

Seul événement vraiment remarquable constaté – à mon grand regret – par une autre équipe, et qui a déjà fait le tour du hall de l’hôtel où je me trouve : celui survenu au bureau de vote du Président de la République lui-même. Au moment où les observateurs étaient à l’œuvre, Hugo Chavez est arrivé pour voter ! La rencontre a donné lieu à une scène comme on l’imagine, avec cette bête de scène se lançant dans des « abrazos » démonstratifs et sonores avec ces témoins internationaux du processus démocratique à l’œuvre. Le vote en a été perturbé quelques minutes. Mais sortant irrésistiblement du devoir de réserve qu’ils s’imposent sous leur uniforme gris du PODER ELECTORAL, les membres de toutes les autres équipes crient rageusement leur jalousie ! Et moi donc !

 

Le vote est maintenant clos. Dans quelques dizaines de minutes les résultats seront connus. Je file avec les autres observateurs à la salle de presse du CNE. L’histoire est en train de se faire sous mes yeux au Venezuela.

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