Certains de mes lecteurs se sont étonnés de mon silence depuis le 16 mars dernier à propos de la vie politique montreuilloise. J’assume cette période de retrait. D’abord, la liste à laquelle je participais a perdu, et au-delà de la réalité politique que cette défaite impose, cela n’est pas sans conséquence sur le dispositif militant dans lequel j’agissais et qu’il faut désormais reconstituer (j’observe d’ailleurs chez les vainqueurs un phénomène assez équivalent, puisque la plupart des émetteurs habituels, blogs, sites et autres revues périodiques sont pratiquement muets depuis deux mois). Et puis je ne goûte guère à l’esprit revanchard. Plutôt que de gesticuler d’une manière stérile sur le moindre des faits et gestes de cette nouvelle majorité municipale, je préfère observer de près la cohérence des décisions que cette « autre gauche » va mettre en place à Montreuil, pour proposer une analyse utile à mes concitoyens. Patience, donc… le temps du débat et de la confrontation au sein de la gauche montreuilloise reviendra dans toute sa vigueur, c’est sûr, et j’y apporterai toute ma contribution... positive ou négative selon les actes posés.

Pour l’heure, je souhaiterais émettre quelques rapides commentaires sur ce « Grenelle de l’insertion » organisé à Montreuil, comme l’une des toutes premières grandes initiatives de la nouvelle municipalité conduite par Dominique Voynet. Hautement symbolique, donc…

 

Première remarque : six mois après la mauvaise farce du « Grenelle de l’environnement » on ne peut soupçonner les écologistes (toutes sensibilités confondues) d’être encore dupes de la supercherie de la récupération du vocable « Grenelle » (en référence aux accord du même nom du front populaire et de 1968). Surtout aujourd’hui ! Alors qu’en ce moment même les parlementaires UMP votent la loi sur les OGM, telle que l’a voulue Sarkozy en accord avec les Majors des semences et de l’agro-alimentaire, et en contradiction avec les (quelques) engagements pris six mois plus tôt. Et pourtant, c’est à Montreuil, chez l’écologiste Dominique Voynet, que ce vocable est réhabilité… pour l’insertion cette fois-ci.

 

Deuxième remarque : le casting laisse songeur. Manifestement, les ministre UMP n’ont pas été invités. Mais c’est le défilé de l’ouverture ! Martin Hirsch. Fadéla Amara. Et pourquoi pas Besson et Bockel tant qu’on y est ? Un an après l’élection de Sarkozy, qui peut encore croire que l’ouverture est autre chose qu’une caution à la politique brutale d’une droite totalement décomplexée, et entièrement au service du Medef ?

Certes, on me dira que ce n’est pas la première fois qu’un ministre d’un gouvernement de droite met les pieds à Montreuil lorsque la gauche PCF-PS gouvernait la ville. Il y a des usages républicains qui rendent cela nécessaire (comme pour les 100 ans de la réhabilitation de Dreyfus, par exemple) mais c’était extrêmement rare, tout de même, et jamais pour permettre l’auto promotion d’une politique de droite !

Ici, c’est à peine deux mois après les élections municipales que cette visite médiatisée est provoquée, avec un espace considérable laissé pour la promotion ministérielle (voir : ici ) et avec le sentiment tenace que cette affaire est organisée entre amis (Montreuil Dépêche Hebdo évoquait il y a 15 jours déjà la visite amicale de Martin Hirsch à Montreuil dans une salle de spectacle).

 
Troisième remarque : sur le fond. Il se trouve que j’étais chargé de l’emploi et de l’insertion dans la précédente municipalité, on m’autorisera donc d’avoir un point de vue tranché sur ces questions.

 
Je note d’emblée que ce Grenelle de l’insertion se déroule quelques semaines après le scandale de la décision du gouvernement de financer le Revenu de Solidarité Active par la suppression de la Prime Pour l’Emploi. Cette affaire a fait grand bruit, avec la démonstration faite à gauche de l’imposture que représente cette « politique sociale » promue par Hirsch et financée à la hussarde par Sarkozy… je dois cependant préciser que je fais partie de ceux qui se sont opposés à l’esprit même du RSA, dont je ne regrette pas, pour ma part, les difficultés dans sa mise en place (voir mes précédentes notes ici et ). Mais ce n’est pas là le sujet d’aujourd’hui.

 
La plaquette de présentation du Ministère explique l’objet de ce Grenelle montreuillois. « Dans le cadre du grenelle de l’Insertion, Martin Hirsch, haut commissaire aux Solidarités actives contre la pauvreté, participera le 13 mai 2008 à la rencontre territoriale de Montreuil sur le thème « Les jeunes et l’Entrepreneuriat », organisée avec la Chambre de commerce et d'industrie de Paris (CCIP) et la ville de Montreuil. (…) Les jeunes, diplômés ou non, sont aujourd’hui directement confrontés aux difficultés du marché de l’emploi. Pour eux, la création d’entreprise est un outil d’insertion professionnelle important et leurs aspirations sont fortes. »

C’est exactement cette logique que j’ai combattue, et avec moi, la municipalité de Montreuil, pendant les années précédentes : celle qui contribue à insinuer dans les esprits que le problème du chômage de masse n’est pas le résultat d’un système économique fondé sur les inégalités, la précarité et la compression du salariat au profit du capital, mais celui d’une volonté subjective et individuelle de chaque chômeur de vouloir travailler ou pas.

« T’es au chômage ? T’as qu’à fonder ton entreprise ! » C’est tellement simple ! C’est comme devenir propriétaire dans l’esprit de Sarkozy lorsqu’il parle du logement social… Et pour bien attraper les jeunes dans ce piège, on exhibe l’exemple de ce banlieusard qui a fait fortune : sur le site de la Ville on apprend que Monsieur Malamine Kone, Président-fondateur d'Airness, viendra témoigner (y aura-t-il dans la salle un élu de la Ville de Montreuil pour s’inquiéter de l’éthique de la filière de production des chaussures de cette entreprise concurrente de Nike et d’Adidas ?...). Tout cela me rappelle le fameux « enrichissez-vous » de Guizot aux débuts triomphants du capitalisme du XIXème siècle. Et tout cela se passe désormais à Montreuil.

Oui, il est possible pour des jeunes de créer des entreprises. Oui, il existe à Montreuil ces dernières années, sans tomber dans l’exemple caricatural de la réussite de Monsieur Kone, de beaux exemples de créations réussies d’entreprises. Et tout un dispositif de conseil, d’aides et de soutien a été mis en place ces dernières années dans notre ville pour permettre le choix de cette filière pour trouver de l’emploi, avec le développement d’associations (comme EGEE par exemple), avec l’action de la mission locale, avec la pépinière d’entreprise, avec la Mission Insertion, Emploi, Economie, Solidaire… tout cela, je connais, puisque c’est la précédente municipalité qui l’a mis en place. Mais la ligne directrice était de ne maintenir aucune illusion sur la difficulté et les pièges de ce parcours. Car il ne s’agit certainement pas d’une méthode de masse.

 

L'insertion vers l'emploi des jeunes, c'est avant tout du point de croix, avec notamment ces outils magnifiques que sont les Missions Locales, qui - bien sûr - mobilisent les jeunes vers des postes à pourvoir en faisant le lien entre eux et les entreprises en recherche d'employés, mais qui traitent aussi les problématiques sociales, de qualification, de logement, de santé... bref tout ce qui fait que les jeunes sont avant tout de jeunes adultes confrontés - en étant plus fragiles -  aux violences d'un système économique en crise. Et justement, ces outils d'insertion comme les Missions Locales sont confrontés à une profonde crise, victime notamment du désengagement financier de l'Etat (et de l'Europe), de la casse du service public de l'emploi (transformé en secteur concurrenciel évacuant les chômeurs dans la grande précarité), et de l'empilement incohérent des dispositifs.

J’ai cru comprendre, dans quelques interventions embarrassées de certains élus de la nouvelle municipalité, que mon point de vue sur ce Grenelle de l'Insertion est en partie partagé à la mairie… Dès lors il y a lieu de s’interroger pourquoi tant de tapage est organisé autour de cette première grande initiative symbolique.

Mais comme je le disais en introduction, l'heure n'est plus - comme pendant la campagne électorale - au procès d'intention, mais à l'observation de la cohérence d'une politique municipale. Les signes d'ores et déjà donnés sont inquiétants et confirment le sentiment donné par la campagne de cette liste qui l'a emporté en mars. Mais le Grenelle de l’Insertion a lieu à Montreuil au moment même où je mets en ligne ces commentaires… J’y reviendrai donc ultérieurement pour confirmer ou préciser ces éléments d’analyse.

Retour à l'accueil