Je ne suis plus membre du Parti de Gauche depuis quelques années. Néanmoins, je reste attaché à ce que représente ce courant politique auquel j'ai consacré plus de vingt ans de ma vie. En tant que simple citoyen engagé, ce à quoi j'assiste depuis plusieurs mois me laisse... perplexe. Voici un (long !) texte qui rassemble quelques-unes de mes interrogations et développe deux ou trois idées que mes anciens camarades choisiront d'entendre ou pas...

Comme certains m'ont gentiment fait comprendre que - pour être entendu - mon propos devait être moins subjectif et mon ton moins "imprécateur", je choisis d'écrire ce billet à la troisième personne. Cela change l'habitude de ce blog. C'est sans doute mieux comme cela.

 

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La République Française connaîtra en 2015 deux élections : en mars, les élections départementales, en décembre, les élections régionales. Par leur nature et leur forme, ces deux scrutins marqueront une étape supplémentaire dans la faillite de la démocratie sous la 5e République et placeront les militants du Parti de Gauche devant une alternative. Accepter de participer normalement à ces élections et alors assumer de légitimer l'imposture démocratique qu'elles représentent. Ou refuser de participer à cette tartuferie électorale en rompant avec le consensus de ce que Jean-Luc Mélenchon nomme la dictamolle.


Si l'on voulait donner de la cohérence et de la crédibilité dans le débat public au mouvement lancé à la fin de l'été 2014 pour un processus constituant pour une 6e République, ce serait le second terme de cette alternative qu'il faudrait choisir.


Cette proposition signifierait pour la gauche républicaine - que le PG veut incarner - une rupture profonde avec une tradition qui l'a, depuis Jaurès il y a plus d'un siècle, conduite à préférer l'expression des rapports de force sociaux à l'intérieur et dans le respect du cadre formel des institutions démocratiques des 3e, 4e et 5e Républiques. Par sa radicalité, il s'agirait certainement d'une décision historique. Pour l'heure, le Parti de Gauche semble choisir la continuité avec la vieille tradition, si on en croit la déclaration de son Conseil National du 2 décembre 2014, qui souligne lucidement que "l’heure est grave - et que - notre pays s’enfonce dans la crise et dans la déprime généralisée" mais qui continue néanmoins à entretenir l'illusion que les élections de 2015 puissent "contribuer à rassembler une majorité changeant le cours de l’histoire de notre pays."


Si l'on lit attentivement les textes récents du Parti de Gauche, si l'on observe de près l'activité politique de ses militants et si l'on écoute sérieusement les déclarations de ses dirigeants, on s'aperçoit que le Parti de Gauche se situe aujourd'hui à la croisée des chemins. D'aucun dirait au milieu du gué, à cet endroit où si l'on s'arrête en hésitant, on prend le risque de se faire emporter par le courant.


En 2015 : des élections territoriales pour briser la République ?


Il faut refuser de participer davantage aux simulacres électoraux de la 5e République. Pour justifier une telle radicalité, il faut souligner que ces élections accompagneront la mise en œuvre de la réforme territoriale menée avec brutalité et précipitation par le gouvernement de François Hollande. Celle-ci est caractérisée comme "la mère des batailles" par Manuel Valls (Les Echos - 2 juillet 2014) et répond aux injonctions de la Commission Européenne en 2013 pour mettre en conformité la France avec les logiques exclusives de la concurrence libérale et la compétitivité économique. Dans une brochure diffusée ces dernières semaines par le Parti de Gauche, la mise en accusation de la réforme est sans appel : "C’est une réforme pour l’oligarchie" qui constitue "un jalon supplémentaire pour l’Europe austéritaire qui impose le pouvoir de la finance" [...] qui brisera "le cadre républicain qui assure unité et indivisibilité et son exigence d’égalité", par laquelle"les départements et communes seront dévitalisés au profit d’intercommunalités technocratiques", et où  "la souveraineté populaire [sera] définitivement muselée". Si cette analyse est juste et si les mots ont un sens, il faut en tirer toutes les conséquences.


Cette réforme sera donc mise en œuvre en 2015 en même temps que les élections départementales et régionales. Il y a là toute la subtilité florentine de François Hollande, passé maître dans l'art d'enrober d'un vernis démocratique ses décisions autoritaires. L'imposture consistera ici à transformer ces élections territoriales en référendum validant la grande-réforme-de-la-seconde-partie-du-quinquenat. Au nom de la Commission Européenne, François Hollande veut que la France se poignarde avec son suffrage universel.


Visant 2017, le Président de la 5e République espère profiter pleinement de ces élections, et qu'importe que son parti soit sanctionné, qu'importe que la droite gagne, qu'importe que l'extrême droite s'implante encore davantage dans le paysage institutionnel de la 5e République, qu'importe que l'abstention batte des records. Si tout se passe normalement, il restera qu'à la fin de l'année 2015, le personnel politique de ces nouvelles institutions territoriales voulues par François Hollande et la Commission Européenne auront été formellement élus pour six ans. Ainsi, ces quelques milliers de conseillers départementaux et régionaux - dont quelques centaines de cumulards que ce système nourrit grassement - entourés de leurs innombrables collaborateurs peuplant les directions des partis politiques, rivaliseront de zèle et de moyens pour défendre la légitimité de leur fonction, au nom du suffrage universel qui les aura investis.


S'ils se prêtent à ce petit jeu, que feront les quelques membres du Parti de Gauche qui auront réussi ici ou là à se faire élire et qui auront l'outrecuidance de cracher dans la soupe en dénonçant la pertinence de leur propre mandat ? Ils ne seront pas entendus, pas compris, seront raillés ou rappelés à l'ordre, y compris par leurs alliés communistes et écologistes, et finalement catalogués comme les mauvais joueurs - mauvais perdants de la démocratie. 


Accepter les règles du jeu institutionnel de la 5e République, n'est-ce pas accepter le système tout entier ?


On ne mord pas la main qui nourrit. Les rouages institutionnels de la 5e République qui déterminent des usages politiques agissent comme des sables mouvants.


Déresponsabilisée politiquement par la centralité présidentielle d'une part, et formée à la logique libérale du TINA (le "there is no alternative" théorisé par M. Thatcher dans les années 1980 et désormais installé à tous les niveaux de vie publique) d'autre part, la petite communauté des élites politiques de notre pays forme une des "peaux du système", aux côtés des oligarchies financières et médiatiques. La sélection sur profil de cette confrérie est sévère. Ça commence dès le départ, dès la désignation des bons candidats investis par les appareils politiques, ça continue pendant les manœuvres entre partis coalisés pour présenter ces "tickets" et ces "listes d'union" (avant le 1er tour, puis entre les deux tours), ça se poursuit après le vote par la répartition des responsabilités au sein des institutions élues (les postes de l'exécutif et les présidences de commission pour ceux qui ont gagné, les titres de compensation pour ceux qui ont perdu), puis ça s'installe dans la routine des systèmes  officiels et officieux de financement des structures politiques (dotations aux groupes politiques, accès aux commissions d'appel d'offre, participation aux conseils d'administration stratégiques : les transports, le logement social, l'eau, l'assainissement, participation aux organismes agréés de formation d'élus, etc.). De cette matrice ne peuvent sortir que des élus dociles, roublards, satisfaits de leur réussite, et sincèrement convaincus que tout cela est conforme à l'esprit de la République.


Toutes les organisations politiques - y compris les plus vertueuses - participent un peu, beaucoup, grossièrement au banquet. De l'intérieur, toute résistance à ce système finit par se faire ensevelir sous l'unanimité offusquée des acteurs patelins de ce système discret de corruption, ou se fait rapidement éliminer.


Quiconque s'engage aujourd'hui dans ces sables mouvants de la 5e République s'y retrouve embourbé jusqu'aux chevilles, jusqu'à la taille, jusqu'au cou ! Les plus incorruptibles et les plus résolus des candidats finissent tous par mettre - un peu, beaucoup, complètement - en sourdine leurs convictions et leurs engagements dès le lendemain de leur élection. Le Front de Gauche - et ses diverses composantes - n'échappe pas à cette réalité, mais il est vrai que le Parti Communiste Français - qui en est l'élément central - est intégré au fonctionnement du régime depuis ses origines. Le Front de Gauche, apparu il y a 5 ans et porté pendant ses premières années par l'impressionnante dynamique populaire et citoyenne de l'élection présidentielle de 2012,  s'est déréglé dès les élections législatives de juin 2012, puis brisé lors des municipales et des européennes de 2014. Si l'on considère aujourd'hui la situation à l'aune de l'objectif révolutionnaire du Front de Gauche, l'échec est évident... mais pas pour tout le monde : le réseau d'élus locaux du Parti Communiste Français, indispensable au fonctionnement de son appareil, y aura gagné 10 ans de survie.


Stop, ou encore ?


Si tout se passe normalement, les élections de 2015 confirmeront cet échec, accentueront le sentiment de gâchis, et contribueront à décourager davantage les rangs de l'Autre Gauche.


Dans son blog, le 22 décembre 2014, Jean-Luc Mélenchon exprime lucidement cette perspective. "Le calendrier prévoit une élection départementale et une élection régionale en 2015 - écrit-il - deux moments traditionnels de l’hyper abstention. Il est peu probable que cela vaille mieux cette fois-ci." Mais faisant sienne l'orientation - et la contradiction - du Parti de Gauche (le pronom "nous"), il ajoute "Pour autant, nous ne saurions renoncer. Au contraire, les départementales doivent fonctionner comme un temps pendant lequel avance la nouvelle alliance dans laquelle nous plaçons nos espoirs", et poursuit en se félicitant sans conviction de la réconciliation avec le Parti Communiste Français dans des conditions infiniment dégradées depuis le "fracassage" des municipales, en exposant la géométrie variable des stratégies locales, en promettant l'existence d'un "plan global" et l'insurrection civique programmée en 2017...


Dans son dernier livre, dénonçant la fourberie de François Hollande qui "charcute l'organisation républicaine du territoire", Jean-Luc Mélenchon écrivait en septembre 2014 avec raison que "la refondation du système politique et des institutions qui l'organisent est devenue le point clef des problèmes de notre pays", et annonce la "tempête [qui] s'avance sur la France". Dans les tempêtes de l'histoire de France, il a fallu de l'audace. Cette fois ci, il semble que l'audace consiste d'abord à briser le consensus vaporeux protégeant les institutions de la 5e République.


"Nous sommes en 1788" dit Jean-Luc Mélenchon. Alors de l'audace ! Encore de l'audace !...


L'audace !  C'est ainsi que des dizaines de milliers de militants ont compris le geste de Jean-Luc Mélenchon à la fin de l'été 2014, abandonnant la co-présidence de son jeune parti empêtré dans les contradictions d'un cartel électoral déjà à bout de souffle. C'est ainsi que des dizaines de milliers de militants ont répondu favorablement à la proposition d'un vaste mouvement citoyen pour la 6e République mobilisé pour la mise en place d'un processus constituant vers un changement radical de régime où la souveraineté du peuple serait rétablie. 70.000 signatures rassemblées sur internet pour la Constituante et la 6e République, c'est loin d'être suffisant pour changer le cours de l'histoire, mais il y a sans doute là la marque d'une certaine disponibilité et d'une détermination réelle.


En se mettant au service d'un M6R qui doit le déborder, le Parti de Gauche et Jean-Luc Mélenchon semblent donc avoir décidé de sortir de l'ornière institutionnelle, de mettre en cause une stratégie que la gauche républicaine a privilégié depuis un siècle, ne plus fixer nécessairement leur action à l'intérieur et dans le respect du cadre formel des institutions républicaines. Mais quelques mois plus tard, leurs pas semblent suspendus au milieu du gué, comme s'ils hésitaient encore à se situer en dehors des règles actuelles du régime.

Pour être en cohérence avec leur discours, le Parti de Gauche, ses porte-paroles et ses dirigeants doivent aller au bout d'une logique qu'ils ont eux-mêmes choisi de mettre en œuvre.


Boycott des élections ?


La question est légitime. Ailleurs dans le monde, de nombreuses fois dans l'histoire, le boycott a été et demeure un moyen respectable à la disposition des peuples pour dénoncer l'imposture démocratique des régimes et préparer une alternative démocratique. Récemment en Egypte (2013), en Algérie (en 2009 et 2014) la gauche y a eu recours. Qui sait si le boycott ne sera pas un moyen raisonnable pour le sympathique "mouvement des parapluies" à Hong Kong en 2017 ? Si l'on prend au sérieux la gravité de ce qui est dit pour caractériser la crise de régime dans laquelle nous nous trouvons en France aujourd'hui, alors on ne peut balayer du revers de la main cette proposition.


Les taux d'abstention impressionnants de ces dernières années, en particulier parmi les classes populaires montrent - d'une façon passive, certes - qu'une masse importante de citoyens ne trouve plus dans le vote l'outil d'expression de ses intérêts. De plus, on a assisté au début des années 2000 à l'extinction fulgurante du "principe de désistement au 2e tour" qui réglait depuis le milieu du 20e siècle les relations au sein de la gauche, et que plus personne - y compris le Parti de Gauche - ne défend aujourd'hui. Tout au long de la dernière décennie, les électeurs de gauche ont eu le temps de méditer les effets du vote Chirac en 2002, ont été sevrés jusqu'à la nausée par l'usage abusif du "vote utile" par le Parti Socialiste,  et sont de moins en moins nombreux aujourd'hui à obéir aux consignes de désistement républicain face au Front National. En dépit des précautions oratoires qu'il prend, chacun aura compris comment Jean-Luc Mélenchon évalue sa consigne de vote pour Hollande face à Sarkozy en 2012, et personne ne comprendrait qu'il revote Hollande à l'avenir.


Dans ce contexte, on ne peut plus ignorer l'hypothèse d'un mot d'ordre de boycott des élections. Néanmoins - heureusement peut-être - la situation n'est pas encore complètement mûre, et ce mot d'ordre risquerait de ne pas être compris par une part importante d'un électorat de l'Autre gauche, prête sans doute à se mobiliser pour le changement, mais pas au point d'abandonner l'usage de son droit de vote. Il semble donc qu'il y ait mieux à faire.


En 2015 : participer aux élections, d'accord, mais pour briser le système !


Lors des élections départementales et régionales de 2015, s'il veulent être cohérents avec leur discours, le Parti de Gauche et ses représentants locaux (sous la bannière du Front de Gauche, des "listes citoyennes", du M6R, ou dans d'autres combinaisons) doivent refuser la règle du jeu.


Ils doivent s'engager a priori à ne pas participer à la gestion des institutions territoriales, car il n'y a aucune illusion à nourrir au sujet ce cadre corrompu et corrupteur que seront les départements et les régions. Ces candidatures devront se présenter dans le but exclusif de rassembler les cahiers de doléances, de mobiliser les énergies citoyennes et de structurer le processus constituant qui balaiera l'ancien régime. Ces candidatures devront permettre, dans chaque canton, dans chaque région, d'identifier publiquement ces femmes et ces hommes qui offriront de nouveaux visages à cette 6e République en construction.


Là se trouveront peut-être celles et ceux qui formeront l'Assemblée Constituante à laquelle nous aspirons.


Cette bonne idée est celle de Jean-Luc Mélenchon en personne !


JLM---PG.jpgQui a juré pendant la campagne présidentielle de 2012 que, s'il devait être élu à cette fonction, il serait le dernier président de la 5e République, réduisant son mandat à la convocation de la Constituante, et jetant les clefs de l'Elysée une fois cette tâche accomplie ?


Les observateurs lucides auront remarqué le paradoxe de cette stratégie : respecter les règles de désignation du pouvoir suprême du régime pour abattre le régime. Il fallait oser. Et il aura fallu tout le talent d'un candidat hors norme pour éviter que l'audace de cette proposition vire au ridicule. Mélenchon a été pris au sérieux, et des millions d'électeurs ont voté pour cela en 2012. Depuis, des millions de gens ont intégré cette perspective. Alors pourquoi toutes celles et tous ceux qui souhaitent participer à cette insurrection civique ne feraient pas de même aujourd'hui ? Pourquoi l'audace qu'un candidat a eue en 2012 ne serait-elle pas imitée par des milliers de citoyens, à tous les étages des institutions actuelles de la 5e République ? Pourquoi ce geste politique ne serait-il réservé qu'au sommet de la pyramide institutionnelle ?


Si, en 2015, des centaines et des centaines de candidatures se présentaient dans tous les cantons des 101 départements français, dans les 13 régions (d'après les derniers chiffres du charcutage en cours), reproduisaient ce geste que le candidat Mélenchon a fait en 2012, et diffusaient en profondeur le message simple qu'il faut sortir de l'ornière et qu'il faut "que le peuple s'en mêle", n'y aurait-il pas là un moyen puissant de toucher les consciences citoyennes sur tout le territoire de la République ? Moyen autrement plus puissant que le militantisme quelque peu "hors-sol" que permettent les réseaux sociaux ?


Certes, il y a fort à parier que des candidatures de ce type ne remporteront pas - bien entendu - les élections de l'année prochaine... Mais qui oserait promettre la victoire sous une autre forme ? Quel que soit "le score" des candidatures pour une 6e République, leur seule existence peut marquer un tournant car elles auront montré qu'au delà d'un homme, personnalité illustre d'un courant historique de la gauche républicaine, ce sont des centaines, ce sont des milliers, et plus encore, qui se mettent à sortir de l'ornière. Qui affirmera qu'il est plus efficace de continuer à jouer le jeu et d'attendre 2017 pour ressortir du chapeau - autour d'une candidature unique - cette belle histoire de Cincinnatus et du "dernier président" ?


Si des candidats devaient être élus dans quelques cantons ou dans quelques régions, alors ils auraient l'occasion d'orienter l'intégralité de leur mandat - leur temps disponible, leurs indemnités, leurs réseaux - vers un objectif unique et clair, validé par le suffrage universel pour contribuer à l'organisation (dans la vraie vie, autant que sur la toile) d'un processus constituant. Cette démarche concernera bien sûr les citoyens de leur circonscription électorale dans un premier temps, mais ne manquera pas localement de faire "tâche d'huile" dans les circonscriptions voisines, et pourra être reprise sur l'ensemble du territoire national.


Irresponsable ! Diront les gestionnaires. Qu'importe ! Que les gestionnaires gèrent ! Qu'auraient donc à faire nos élus dans l'exécutif des départements ou des régions ? Entretenir l'illusion de "peser à gauche" dans ces institutions ? Mais alors, ce seraient les "frondeurs" du PS qui auraient raison !  Participer, face à un exécutif de droite, au concert d'une opposition factice, comme celle à laquelle la 5e République nous a habitués... pour préparer la même politique libérale en cas d'alternance ? Ce jeu a trop duré. Il faut que se lève une opposition fondamentale à ce système, permettant à des centaines, des milliers de citoyens de se servir d'un mandataire (c'est ainsi qu'il faudra sans doute désigner de tels élus) pour se mêler des affaires publiques au plus haut niveau possible : en dehors et au dedans, changer les règles du jeu.


C'est peut-être trop tôt ! Objecteront les constituants présidentialistes. Mais alors, qu'ont donc fait d'autre les quelques maires Pégistes qui, comme René Révol à Grabels (34), ou comme - jusqu'au printemps dernier - Gabriel Amar à la Communauté d’agglomération Les Lacs de l’Essonne (91) qui se sont évertués à construire une Gauche par l'exemple. Il est plus difficile de subvertir un mandat de maire qu'un simple mandat de conseiller départemental ou régional. Il faut lire le récent témoignage de René Révol décrivant avec les limites du contrôle de l'exécutif municipal : " Je ressens vivement chaque jour une contradiction majeure dans mon action publique - explique-t-il - (...) la disponibilité pour l’implication citoyenne est là. Mais force est de constater qu’elle ne reste puissante que sur des enjeux locaux ; elle est beaucoup plus laborieuse sur des enjeux politiques et sociaux nationaux."  Poignante clairvoyance.


Ne serait-ce que pour préparer une vague constituante en 2017 (pourquoi pas - en effet - cette année là ?), il serait tellement plus efficace d'envoyer des conseillers départementaux ou régionaux dans ces institutions territoriales sur le mandat unique et impératif d'une rupture radicale avec la 5e République.


Marche-Bastille.jpgSi l'on partage ce point de vue, alors le mouvement pour la 6e République a perdu un temps considérable depuis l'extraordinaire marche de la Bastille du 18 mars 2012 et de ces centaines de milliers de militants mobilisés. Dès juin 2012, l'audace qu'a su incarner le candidat à la présidentielle semble avoir quitté les candidats à la législative qui se réclamaient du Front de Gauche. Ainsi, quelques semaines à peine après l'impressionnant mouvement d'avril, on les a vu revenir devant les électeurs comme des candidats "classiques", distribuant des professions de foi cent fois lues : pour plus de justice sociale, pour plus de démocratie, pour plus d'écologie, contre le libéralisme, contre le front national... Autant d'arguments (dont une belle illustration se trouve dans la dernière déclaration du Front de Gauche sur les élections départementales) parfaitement justes pour la gauche, mais parfaitement digérés par le ventre mou du débat public, et pour quel résultat. Pire ! Ce positionnement est parfaitement intégrés comme un ornement utile du spectacle politico-médiatique contemporain. Le torrent impétueux d'avril 2012 est peut-être rentré dans son lit. Hélas ! Les élections municipales et européennes de 2014 ont confirmé cette décrue.


On sait que 70.000 personnes ont signé l'appel pour la 6e République depuis août 2014. En 2015, ces citoyens souhaiteront agir, et la majorité d'entre eux ne se contentera pas de quelques colloques et de disputes interminables sur les réseaux sociaux, alors que pendant ce temps, des batailles politiques se mèneront sans eux.


Déjà, dans tous les partis - y compris le Parti de Gauche - la routine désespérante des grandes manœuvres a commencé dans la perspective des élections de mars et de décembre 2015.


Le Parti de Gauche est à la croisée des chemins. Comment ses dirigeants locaux peuvent-ils, côté cour, constituer l'essentiel de l'encadrement du Mouvement pour la 6e République, et côté jardin, participer à toutes les manœuvres, les combines et les compromissions consubstantielles d'un système électoral conduisant à la mise en place d'institutions territoriales jugées par eux-mêmes totalement détestables ? Il y a quelque chose de schizophrénique dans cette situation... En 2015, le Parti de Gauche peut sortir radicalement du jeu de la 5e République qu'il dénonce chaque jour avec raison, et comme en 2012, sans attendre 2017, il peut proposer au peuple d'investir les palais départementaux et régionaux pour en jeter les clefs.


A moins que tout cela, la 6e République, la Constituante, et tout le reste,  ne soit qu'une posture, qu'un aveu d'impuissance, qu'un leurre pour occuper les impatients... Alors, cela serait catastrophique.

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