Parti Pris est une revue mensuelle publiée par une sensibilité de la Gauche du Parti Socialiste représentée, notamment, par le Député Alain Vidalies, ou Emmanuel Maurel. Depuis les élections locales de mars 2008, cette revue s'intéresse de près à ce qui s'est produit dans le département de la Seine-Saint-Denis, "miroir grossissant" des difficultés de la gauche.

Après avoir sollicité, pour l'édition de mai, le point de vue de Daniel Goldberg, Député de La Courneuve, les camarades de Parti Pris ont jugé utile de m'interroger. La publication du n° de juin est prévue dans quelques jours, mais d'ores et déjà, les deux interviews sont disponibles sur leur site : Parti Pris


Ci dessous, le texte publié en juin...



93 Unions de la gauche



Par Damien Vandembroucq sur le site de Parti Pris 

Au parti socialiste l'une voudrait se marier au MODEM, l'autre fait la course au libéralisme. Pendant ce temps le parti communiste se recroqueville, les verts s'éclatent et les nouveaux anticapitalistes conspuent les sociaux-traitres... A gauche, plus que jamais, l'union reste un combat. Sur le terrain la diversité des situations est à la mesure du desarroi des progressistes. Les appareils nationaux ont perdu toute autorité et localement chacun fait comme il l'entend pour devenir maire ou conseiller géneral.  A ce titre  la Seine-Saint-Denis fournit un miroir grossissant pour observer à gauche divisions, recompositions, alliances ou mesalliances. Après le temoignage du deputé Daniel Goldberg sur les municipales à La Courneuve  où le PC avait battu le PS au deuxième tour dans le cadre d'une trirangulaire PC-PS-UMP, Parti-Pris donne la parole a Nicolas Voisin pour évoquer le cas emblématique de Montreuil-sous-bois. A Montreuil, le PS s'est déchiré sur deux listes, menées respectivement par le depute communiste Jean-Pierre Brard et la sénatrice et ancienne ministre verte Dominique Voynet. Comme on le sait, au second tour, le duel a tourné à l'avantage des verts. Comme rien n'est simple en Seine-saint-Denis, si les municipales ont donné lieu à tous les affrontements à gauche, les cantonales ont été loyales ; chacun s'est aimablement désisté et le PC a cédé le conseil général... bref, entre cuisine électorale et positionnement idéologique, l'union à gauche reste un combat et fait un joli sujet de débat !



Nicolas Voisin est professeur de Lycée professionnel, Secrétaire Fédéral du Parti Socialiste 93 chargé des entreprises et des services publics et Président de l'association Pour la République Sociale.

PP – Plus de deux mois après les élections locales de mars 2008, quel est ton point de vue sur l'état de la gauche en Seine-Saint-Denis ?

NV – A la tête de la Fédération, le discours dominant se veut pragmatique : « le Parti a pris au PCF la présidence du Conseil Général, quatre mairies ont été prises : Aubervilliers et Pierrefitte au PCF, Noisy-le-Sec et Aulnay à la droite » et d'en conclure : « le résultat est positif, la stratégie était la bonne, il faut poursuivre sur cette voie ».

Pour autant, depuis deux mois, on ne peut pas dire que l'ivresse des lendemains de victoire règne dans cette fédération, et d'une section à l'autre, on a plutôt l'impression de se retrouver dans l'infirmerie d'une équipe de rugby épuisée en fin de saison qui panse les plaies et les bosses ! Il y a d'abord, bien sûr, les villes où le PS a perdu, contrairement à ce que prévoyait le scénario des 7 primaires provoquées contre le PCF sortant. Et, il y a de quoi se réjouir des deux villes prises à la droite, mais il y a Drancy et Epinay, perdues par la gauche en 2001 et qui ont vu leur maire de droite sortant triompher dès le 1er tour en 2008.

Puis il y a les scissions qui se sont produites dans un certain nombre de sections du département avec des dizaines d'exclusions du PS, dont de nombreux élus. Le sens politique de ces dissidences était évidemment très différent d'une ville à l'autre, puisqu'il s'agissait ici de camarades refusant la logique des primaires contre le PCF, là au contraire des militants refusant l'union de la gauche lorsque celle-ci était maintenue avec le PCF, là encore des militants choisissant de rejoindre des listes de droite.

Enfin, la progression du PS en termes d'implantation élective ne saurait faire oublier ni le retour de l'abstention massive dépassant parfois les 50% (alors que l'électorat populaire s'était largement impliqué dans le référendum de 2005 et dans la présidentielle de 2007), ni le prix politique qu'il a fallu payer pour les positions acquises.

PP – Tu peux préciser ce que tu entends par « le prix politique qu'il a fallu payer » ?

NV – C'est celui de la confusion générale et de l'enterrement probable de l'union de la gauche dans notre département. A la décharge de la direction de la fédération 93, il faut reconnaitre que c'est au niveau national que ce cadre d'union a été ébranlé. Le socle idéologique, programmatique et stratégique de la gauche ayant volé en éclat, on est partout entré dans le règne absolu de « l'exception locale », qui a permis lors des dernières élections municipales la juxtaposition – parfois dans des villes voisines – de toutes les combinaisons d'alliances possible, de Lutte Ouvrière au Modem !

Cependant, il y a bien une spécificité de la Fédération de Seine-Saint-Denis : c'est que la stratégie choisie ici était essentiellement orientée contre le PCF, avec les verts comme principal instrument de rupture. Dès novembre 2007, j'avais contesté au sein de la fédération les prétendus « critères » « reconnaissant le rééquilibrage électoral observé ces dernières années » pour justifier 5 primaires initialement prévues contre le PCF sortant. Avec 7 primaires finalement provoquées en mars 2008, la situation ne répondait plus à aucun critère du tout, il s'agissait d'une agression caractérisée qui laissera durablement des traces.

A cela s'ajoute la faillite de la discipline républicaine de désistement au 2ème tour, avec le maintien dans 5 villes des listes PS arrivées pourtant derrière le PCF au 1er tour. Cela est peut être encore plus inquiétant pour l'avenir, car désormais, même le suffrage universel ne fait plus autorité dans les querelles de la gauche, ouvrant la voie à un arbitrage par les électeurs de droite. Aujourd'hui, certains camarades de la fédération s'emploient à justifier rétrospectivement toutes ces transgressions en expliquant que « c'est le PCF qui a commencé » comme à Pantin en 2001 et à Romainville lors de la partielle de 2007. Ce n'est pas très sérieux… Du reste, pour ma part, j'ai tout autant dénoncé ces fautes du PCF lorsqu'elles se sont produites.? Mais je ne suis pas membre du PCF, et lorsqu'un partenaire commet une faute, faut-il la reproduire au centuple ? Je suis membre des instances dirigeantes de la fédération socialiste, parti central de la gauche, et c'est en tant que tel que j'ai combattu cette dérive au sein de mon propre parti parti, et que je persiste à en souligner les incohérences et les dangereuses conséquences.

J'ajoute pour finir que j'ai la certitude que la prise de la présidence du conseil général de la Seine-Saint-Denis par le PS était possible sans provoquer une telle crise au sein de la gauche. J'observe d'ailleurs que les choses se sont passées beaucoup plus paisiblement sur le terrain des cantonales, avec un 2ème tour préservant l'union, et la mise en place d'une majorité départementale PS-PCF équilibrée.

PP – Et à Montreuil, où tu étais Président du groupe des élus PS, quel est ton appréciation ?

NV – C'est encore un cas particulier, mais très révélateur du désordre durable qui s'est installé à gauche dans notre département : ainsi la liste d'union PS-PCF conduite par le maire sortant a été battue par la sénatrice verte Dominique Voynet à la tête d'une liste « no-logo » renforcée par des dissidents socialistes, arrivée 7 points derrière au 1er tour, mais se maintenant et l'emportant nettement le 16 mars.

On discutera longtemps sur cette campagne très personnalisée et médiatisée,  très anticommuniste et antiparti, très dépolitisée et « attrape-tout », menée par cette autre gauche qui l'a remporté en mars à Montreuil, réunissant un électorat hétérogène politiquement au 1er tour, et profitant de singuliers reports de voix au 2ème…  Au lendemain de ce coup de force, sur les 53 élus du conseil municipal de ce vieux bastion de la gauche, on ne compte plus que 4 conseillers PS et 4 PCF, réduits à faire vivre une « minorité » de gauche face à une « majorité » conduite par Dominique Voynet et dominée par la « société civile ». Cette situation est tout à fait incongrue, mais fait sans doute le bonheur d'une certaine gauche qui veut rompre avec les « archaïsmes » des orientations et des formes du mouvement ouvrier français. J'ai la certitude que ce précédent montreuillois – tant dans sa méthode que dans son contenu – servira désormais de référence pour tous ces « modernes » et autres « rénovateurs » qui souhaitent forcer l'aggiornamento de la gauche, et qui n'hésiterons plus à tenter cette « formule gagnante » pour contourner localement les consignes des appareils nationaux. Cela est grave pour l'avenir de la gauche.

Ainsi, au delà des considérations vaseuses sur « le mauvais cheval » choisi comme tête de liste par les socialistes montreuillois, « élu depuis trop longtemps », « trop autoritaire » (ce genre d'arguments pourraient se retourner contre un certain nombre de nos éminents camarades !), je préfère nettement la franchise politique de Claude Bartolone qui disait le 26 mars au Figaro qu'il fallait « que les socialistes reviennent dans le camp de Dominique Voynet. Elle correspond davantage à notre conception de la gauche ». Quelles sont les limites de ce « camp » ? « Davantage » que qui ? Pour quelle « conception » de la gauche exactement ? Voilà des questions auxquelles les socialistes devront répondre à Montreuil, en Seine-Saint-Denis, dans tout le parti. On le sait, les choix stratégiques lors des élections sont l'expression concrètes d'une orientation politique. Ce qui s'est passé en Seine-Saint-Denis n'est pas neutre, mais n'a jamais été véritablement discuté sur le fond. Le congrès qui vient permettra-t-il ce débat ?

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