En allant chercher mon fils, lundi soir après l'étude, je me suis fait joyeusement assaillir par des élèves de l'école voisine qui rivalisaient d'audace pour me vendre des billets de tombola...

 

JPA 77En général, j'aime bien les tombolas scolaires, et j'en achète toujours un ou deux tickets, pas dans l'espoir de gagner le lot (en général, j'égare les tickets dans l'heure qui suit l'achat !) mais parce que je sais que cela contribue à remplir la caisse de l'école. Une sorte d'impôt volontaire, quoi ! Fondé sur de saines valeurs de solidarité laïque, et qui dans ma mémoire d'enfant des années soixante-dix, garde de surcroît un petit goût de "Madeleine de Proust" : les timbres à 1 franc illustrés par Hervé Morvan que je vendais fièrement à toute ma famille et mes voisins au profit de la Jeunesse au Plein Air, "afin de permettre à tous les enfants des familles démunies de partir en vacances". Ah ! Le temps béni de l'Education Populaire...

 

Lundi soir, je m'apprêtais donc à acheter un ticket... et je tombai des nues.

 

IMG 2797L'école voisine de celle de mon fils a décidé cette année de déléguer l'organisation de la tombola à une entreprise privée, l'entreprise Initiatives. Pressé par l'impatience du petit vendeur qui avait vu ses camarades se ruer vers un autre papa, je prenais quelques secondes pour examiner le ticket. Recto : il se présente comme un jeu à gratter du type "Française des jeux" avec ses couleurs criardes, ses promesses racoleuses et son petit trèfle à quatre feuilles pour flatter la superstition. "Bonne chance, grattez et gagnez" lit-on sur le ticket rose, et surtout "jouons solidaire", puisqu'il s'agirait apparemment IMG 2798de financer le voyage scolaire des CM2 de l'an prochain. Verso : la liste et les photos des lots à gagner. De l'électronique, de l'electroménager, des babioles en plastique... On croirait lire un catalogue des cadeaux des stations services BP ! Et surtout, un ticket sur deux présente une bonne cause : ici, on comprend qu'en achetant ce ticket, on participe aussi au financement de la Fond'Action Initiatives, qui promet de faire voguer autour du monde le bateau Initiatives Coeur pour "porter un message de solidarité et permettre de sauver un enfant malade".

 

Berk berk berk ! "Non mon garçon - ai-je dit à mon petit vendeur déçu - je ne vais pas prendre ton ticket aujourd'hui".

 

Retour à la maison. Recherche sur internet. Et voilà ce qu'on découvre en quelques clics :

 

L'entreprise Initiative est basée au Mans, elle est dotée d'un capital de 200.000€, et elle  s'est spécialisée dans un juteux business : la vente "clé en main" de tombolas, kermesses, et loteries en tous genres, spécialement tournée vers le monde scolaire et associatif. "Initiatives - peut-on lire sur son site - est le spécialiste français des solutions de collecte de fonds pour les établissements scolaires, les associations sportives et l'ensemble du monde associatif."


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Plus besoin pour les associations de mettre en mouvement ses adhérents pour imaginer , créer, organiser des actions. Le business s'en occupe ! Plus besoin pour les maîtresses et les maîtres d'école de mettre en oeuvre des séances pédagogiques avec les enfants pour préparer le loto, de mobiliser les parents pour collecter des lots recyclés. Laissez faire les pros !

 

C'est le monde à l'envers !

 

Bon... que des entreprises privées cherchent à refourguer leur camelote à la sorties des écoles, ça n'est pas nouveau au pays merveilleux de la libre concurrence. Que  ces commerçants fassent du "Charity Washing" (comme Total et Veolia font régulièrement du Green Washing) sur le dos du cancer et des enfants malades, ce n'est pas une découverte dans ce monde du capitalisme décomplexé. Que ces marchands trouvent de bon goût de familiariser les enfants dès l'âge de 8 ans aux joies de l'addiction, aux jeux de hasard et de grattage en imitant parfaitement le graphisme et les procédés de la Française des Jeux, ce n'est déjà plus surprenant dans cette société de consommation débridée, où l'enfance est considérée comme un coeur de cible stratégique.

 

Non. Ce que je trouve consternant, c'est que c'est à Montreuil que ça se passe ! Dans une ville où l'on s'attendrait à un peu plus de prudence laïque et de réflexion pédagogique face aux "solutions" proposées par ce genre d'entreprises peu scrupuleuses, mal dissimulées derrière le masque de la bonne conscience charitable. Oh, je n'accable pas l'équipe pédagogique de cette école en particulier, puisque chaque jour on peut mesurer à quel point la logique marchande a depuis longtemps fait voler en éclat les barrières du sanctuaire républicain que fut l'école. Un exemple ? Moi même, chaque matin en mettant en marche le tableau numérique de ma salle de classe - au Lycée de l'Horticulture de Montreuil - j'ai honteusement conscience d'infliger à mes élèves une publicité intrusive au profit de Microsoft dont le logo s'affiche, puisque par convention, c'est le système Windows qui équipe la totalité des ordinateurs en milieu scolaire. Hélas, lorsqu'on voit comment les digues ont sauté au niveau même du Ministère de l'Education Nationale, il serait injuste d'accuser de négligence les instituteurs de cette école...

 

Cependant, la forme particulièrement grossière de cette tombola méritait selon moi d'être signalée... en espérant que les nouvelles autorités municipales de cette ville sauront aider les équipes pédagogiques à mieux résister à ce genre... d' « Initiatives » .

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