Sarkologies.jpegLa contre révolution porte un nom dans la sociologie française : la post-modernité. Elle a aussi un porte parole : Michel Maffesoli.


Sous un titre pédant empruntant sans vergogne à Roland Barthes, le mandarin réjoui du Temps des tribus, se livre avec ses Sarkologies. Pourquoi tant de haine(s) ? (Albin Michel) publiées en avril 2011 à une pathétique défense du locataire en sursis de l’Elysée. Vous allez en entendre parler, si ça n’est déjà fait, car nombre de journalistes raffolent de ce dandy tellement-à-contre-courant-de-la-pensée-archaïque-du-vingtième-siècle. Personne n’est obligé d’acheter ce bouquin ! Je l’ai fait pour vous et ce que je vais en dire devrait suffire à vous instruire sur les théories rudimentaires et les assertions oiseuses qu’il contient, et à vous permettre l’économie d’une lecture inutile dont la seule fonction est  d’abord de faire prospérer le fond de commerce d’un usurpateur de l’Université française, et accessoirement de donner quelques arguments de campagnes à l’oligarchie au pouvoir, sans doute en retour des services qu’elle lui a rendu dans sa carrière universitaire.


Bien qu’il prenne quelques précautions d’usage dans l’introduction, en affirmant qu’il n’est « ni courtisan ni résistant » (p. 14), mais qu’il agit plutôt comme « les anthropologues, en tout cas ceux qui s’attachent à saisir les racines de la nature humaine » (p. 32),  en rappelant ses titres de Professeur de sociologie à la Sorbonne, lauréat de l’Institut de France et directeur d’un laboratoire de recherche en quatrième de couverture, M. Maffesoli se livre du début à la fin de son essai à un impressionnant exercice de flagornerie.


Flagorneries pour le prince


Dans Sarkologies, pourquoi tant de haine(s) ?, voici donc une longue digression sur le thème de l’ « opinion réelle » qui animerait en vérité le peuple postmoderne, et qui ferait de Nicolas Sarkozy le personnage politique le plus apprécié des français, contrairement à ce qu’indiquent les analyses habituelles. Le livre est un long bavardage, une litanie d’assertions approximatives, lourdement ornementées d’innombrables références érudites, de citations latines et grecques, mais que ne vient étayer aucune étude sérieuse des phénomènes décrits. Deux cents pages pour démontrer l’idée simple selon laquelle, à l’inverse de ce que l’on croit, Nicolas Sarkozy est adoré par les français. Il est en phase avec son temps. Il est le Président de la Postmodernité.


Le parti pris de M. Maffesoli est donc de prendre à contre pied toutes les critiques faites contre le Président Sarkozy et ses décisions jugées à tort comme brutales et intempestives, ses déclarations considérées injustement comme approximatives et outrageantes et ses postures improprement interprétées comme provocantes et contradictoires, pour systématiquement les justifier, les adoucir, les rendre parfois même attendrissantes.


Tout le monde se trompe ! Tous ceux qui jugent de cette façon Sarkozy ne forment en réalité qu’une « intelligentsia française, pâle de dépit et panurgique par nécessité [allant] telle une horde sauvage, car elle chasse toujours en meute, s’acharner sur un homme qui de fait a décidé de ne pas respecter les codes du milieu » (p. 18) ; ne sont que des « détracteurs obsédés [qui] se délectent en lisant chaque semaine les méfaits de ce diabolique immoraliste » (p. 32), «  quelques laïcards gentiment désuets, fébrilement attachés à la loi de 1905 et autres valeurs républicanistes » (p. 37), des « protagonistes de l’esprit 68 ou leur directs descendants [qui] participent de cette pensée stéréotypée » (p. 57), des « nigauds emphatiques » (p. 70), des « pères la Vertu » (p. 119). Heureusement, seul contre tous, voilà le Professeur Maffesoli qui propose un autre angle de vue, celui de la postmodernité, qui révèle une « histoire intérieure qu’il faut deviner ou, en son sens strict, qu’il faut inventer, c'est-à-dire faire venir au jour » (p. 14).


Ainsi, c’est « avec bon sens » que Nicolas Sarkozy ironise sur l’étude de la Princesse de Clèves au programme du concours d'attaché d'administration, car il révèle « le déphasage de plus en plus grand entre une intelligentsia figée sur un universalisme culturel d’un autre âge et un relativisme populaire qui ne se sent pas astreint à posséder une culture classique » (p. 44). Ainsi, lorsque Nicolas Sarkozy déclare qu’il faut nettoyer la cité au Kärcher, démenteler les campements irréguliers, déclarer la guerre aux voyous, il ne s’agit pas « d’une annonce gouvernementale, encore moins d’un acte, mais d’un Verbe dont la force s’épuise en l’instant magique » (p. 22). Lorsqu’il lance son fameux « casse-toi pauv’con » au salon de l’Agriculture, il ne fait qu’incarner « le rôle que les anthropologues accordent au trickster un peu agité, un peu escroc, qui transgresse les règles communes » (p. 33).  Lorsqu’il privilégie son fils pour la présidence de l’EPAD de la Défense, il s’agit « tout simplement [de] l’histoire d’un père qui, pour réparer son divorce et son absence, soutient plus que de raison son fils » (p. 103). Lorsqu’il décide des coupes budgétaires drastiques et la destruction des services publics, il « tente de s’ajuster, tant bien que mal, à ces temps incertains, en suivant le va et vient des situations » (p. 78). On atteint le grotesque dans le chapitre « Petit poucet et botte de sept lieux » dans lequel le sociologue rebelle s’insurge contre les caricaturistes insistant sur la petite taille de Sarkozy (feignant d’ignorer que c’est précisément là – sur l’exagération des traits physiques – que se trouve le ressort principal de toute l’histoire de la caricature) et rappelle « que dans la mythologie populaire, Napoléon le Grand et le Roi-Soleil Louis XIV, sont revêtus d’une indéniable stature » en dépit de leur petite taille (p. 55).


Condescendances pour le petit peuple


Pour l’inventeur de la post-modernité, ce président tant détesté mais au fond si attachant est « en phase avec les aspirations profondes du peuple » (p. 26). Parce ce peuple, il est comme ça pour Michel Maffesoli : débarrassé des pesanteurs de la rationalité héritée de la philosophie des Lumières, libéré des « régulations étatiques d'un autre âge » (p. 83), émancipé de « l'enfermement dogmatique d'origine syndicale qui opprime le corps social » (p. 84), délivré de toutes ces vieilleries qui font que « la France fait toujours figure de retardataire, qui pratique encore des horaires stricts, dédiant le jour au travail et la nuit au sommeil » (p. 84), le peuple se laisse désormais séduire par les gesticulations fascinantes des gourous postmodernes. Sarkozy est le président post-moderne ! « Fondamentalement, Sarkozy, en ses aspects changeants, avec sa syntaxe approximative, dans sa théâtralité voyante, avec son côté m'as-tu-vu, au travers d'un désir de jouissance, ici et maintenant, ne fait que tendre au peuple ébaudi un miroir où celui-ci peut voir le reflet de son âme collective » explique le sociologue dans son livre. Avec Sarkozy, cet « oxymore sur pattes » […] on passe de Prométhée à Dionysos » précise-t-il dans un entretien au Point.


Michel Maffesoli se rend-il seulement compte de son incroyable condescendance et du profond mépris qu’il affiche pour le peuple, désigné tout au long de ces Sarkologies comme une masse confuse mue par des « forces obscures » (p. 14), comme « la nappe phréatique que sont les masses populaires » (p. 17) ? Le « peuple imparfait, ambivalent, versatile, beauf, mal éduqué, [qui] aime bien ce qui lui ressemble » (p. 60), dominé par son « cerveau reptilien » (p. 113) et animé par « l’inextinguible nostalgie d’une sauvagerie, voire d’une animalité que la domestication des mœurs n’est pas parvenue à éradiquer totalement » (p. 170).


Une sociologie réactionnaire


Aussi rudimentaire soit elle, il y a bel et bien une théorie qui soutient ce bavardage ahurissant de Michel Maffesoli.


Comme le rappelle (il est bien seul à le faire !) Laurent Mucchielli dans ses notes récentes sur ces pathétiques Sarkologies, il « est certain que l'imaginaire et les émotions sont des dimensions essentielles voire primordiales de la vie tant individuelle que collective, et que la sociologie quantitative ne saurait les saisir que très grossièrement ». Depuis les premiers pas de la phénoménologie Kantienne, cela fait au moins deux siècles que la pensée philosophique et sociologique – entre autres – se penche sur la question des rapports entre la réalité et ses représentations, sur l’influence que l’une et l’autre ont sur l’histoire des sociétés, et l’université a depuis longtemps dépassé les oppositions stériles entre un idéalisme béat et un matérialisme obtus. Mais Michel Maffesoli a besoin d’entretenir l’idée que la quasi-totalité des sociologues contemporains n’est pas sortie de cette ornière, n'a jamais rien compris, et cherche à tout prix à se singulariser comme le seul et unique penseur de l’imaginaire.


L’argument (si j’ose dire) principal de M. Maffesoli tient en quelques mots : la réalité sociale ne compte pas, les analyses rationnelles et conscientes n’apportent aucun éclairage pertinent sur la marche du monde. Seule compte la dimension émotionnelle, imaginaire et cachée qui dicte à la foule ses conduites… Cachée, mais heureusement révélée par le mage Maffesoli qui ouvre son livre par une citation du père de la philosophie contre-révolutionnaire Joseph de Maistre (1753-1821) : « Ne croyez pas que je sois prophète, je suis tout simplement un homme qui tire les conséquences naturelles des faits qu'il voit ». Cette théorie sociologique est l’avatar contemporain de l’idéologie contre-révolutionnaire développée depuis la fin du XVIIIe siècle. Depuis la fin des années 1980, c’est dans cette lignée que le grand professeur propose ses variations spéculatives, depuis le Temps des tribus, publié en 1988. C’est cette post-modernité à la française, inventée dans même mouvement que La fin de l’histoire (1992) de Francis Fukuyama, ou Le choc des civilisations (1996) de Samuel Huntington, dans le moment historique de la chute du mur de Berlin et de l’effondrement de l’URSS, interprétée par la pensée libérale comme le triomphe définitif du capitalisme.


Ce « nouveau paradigme » du Temps des tribus que se plaisent à reprendre en boucle les journalistes (qui ne retiennent souvent du concept que le titre…), est devenue une sorte de référence lorsqu’il s’agit de s’extasier – notamment chez les jeunes – devant la dernière mode du tatouage ethnique, du piercing ombilical, ou des réseaux sociaux dans le cyber espace. Dans un autre ouvrage paru en 1990, Au creux des apparences, Michel Maffesoli précise son fantasme libéral et contre-révolutionnaire : « Voilà donc l’hypothèse : il y a un hédonisme du quotidien irrépressible et puissant qui sous-tend et soutient toute vie en société. Une structure anthropologique en quelque sorte. […] En ces moments-là, ce que l’on appelle les rapports sociaux, ceux de la vie courantes, des institutions, du travail, des loisirs, ne sont plus uniquement régis par les instances surplombantes, à priori et mécaniques ; de même, ils ne sont plus orientés vers un but à atteindre, toujours lointain, en bref tout ce qui est délimité par une logique économico-politique, ou déterminé en fonction d’une vision morale. […] En bref, le lien social devient émotionnel. » Hurrah ! Plus de lutte des classe, puisque plus de classe du tout ! Plus d’intérêt général et plus de république « surplombante » pour le définir et le mettre en œuvre ! Chaque individu devient le théâtre des pulsions irrationnelles qui lui dictent ses conduites dans une société chaotique, passant d’une tribu à l’autre, au gré des opérations de marketing des firmes qui se régalent d’une telle vision de la société où les groupes sociaux sont transformés en cibles commerciales.


Manifestement, M. Maffesoli qui depuis 20 ans avançait plus prudemment,  juge que le temps est venu de sortir du bois et d’en finir une fois pour toutes avec la Gueuse tant honnie par son inspirateur Joseph de Maistre, abondamment cité. C’est sans doute le seul intérêt, au fond, de cet essai ! Désormais, les choses son claires et débarrassées du vernis pseudo-sociologique dont ce dandy réactionnaire a su recouvrir pendant presque 25 ans ses écrits et sa carrière, y compris lorsque celui-ci faisait entrer en 2001 dans l’Université française le charlatanisme en dirigeant la thèse d’Elisabeth Teissier sur l’astrologie.


Un manifeste contre-révolutionnaire


Divine surprise ! « Avec ce XXIe siècle commençant – écrit-il dans Sarkologies –  s’achève un cycle et avec lui les valeurs, les certitudes ayant marqué la modernité. Toute cette culture, sucée avec le lait maternel, celui d’une République une et indivisible, peu à peu, s’estompe » (p. 10). Sonnant joyeusement le glas de la notion d’intérêt général, définie par la souveraineté populaire où chaque citoyen s’efforce de formuler non pas ce qui est bon pour lui-même, mais ceux qui est bon pour tous, M. Maffesoli croit pouvoir affirmer que   « A trop considérer que la République est une et indivisible, on a oublié que la res publica, la chose publique, peut être l’ajustement, en mosaïque, d’entités, de singularités tout à fait spécifiques » (p. 112). Voici l’avènement du monde postmoderne dont l’équilibre miraculeux résulterait de la somme mystérieuse des intérêts particuliers. D’un monde débarrassé des « régulations étatiques d’un autre âge, [où] l’ouverture des magasins le dimanche – des magasins, mais aussi des bibliothèques, des équipements sportifs, musicaux, culturels – peut permettre l’expression de la vitalité sociale et être un bon adjuvant d’une amélioration du vivre ensemble » (p. 83). Un monde de tribus mouvantes et pétries de religiosité, réalisant enfin la fraternité entre le maitre et l'esclave, le patron et l'ouvrier, dans l'adulation des mages dyonisiaques, guidées dans leur destin par la main invisible du marché et la concurrence libre et non faussée.  


Deux cents pages arrogantes sur le plan idéologique et désinvoltes sur le plan scientifique pour faire l’apologie de la pensée contre-révolutionnaire et démontrer que « dans ses réactions désordonnées, son action incohérente, Nicolas Sarkozy ne crée pas cette fragmentation tribale. Mais il en est, en quelque sorte, le haut parleur » (p. 26), voilà ce que l’on retiendra de cet ouvrage de Michel Maffesoli. Mais j’ajouterai pour conclure que si cet essai est grossièrement caricatural, il révèle néanmoins l’audace d’une pensée réactionnaire totalement décomplexée. Si la contre-révolution parle aujourd’hui aussi avec tant d’assurance, c’est qu’en face la résistance semble bien éparpillée ! Sous ses formes créationnistes, cléricales, postmodernes, néolibérales… l’obscurantisme pénètre l’université, autant qu’il contamine la société et inonde le discours dominant. Seule une affirmation franche et cohérente de la pertinence de la pensée révolutionnaire héritée des Lumières parviendra à renvoyer aux oubliettes ces vieilles chimères de l’Ancien Régime recyclées par l’oligarchie contemporaine pour justifier le retour d’une société d’Ordres et de privilèges.

 

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